Section II. Du Crâne, et du Cerveau, et des trois têtes, et des cheveux.Comme dirait Jarry dans César-Antechrist, "dans toute couronne, crâne foré par la chute du zénith, est un cerveau". Jarry avait-il lu le Zohar, d'où est tiré ce texte? Nous n'en avons pas de preuve directe; en tout cas, Gourmont, son mentor, l'avait fait, comme il le signale dans Lilith.
51 : Le crâne de celui qui est la Tête blanche n’a point un commencement ; mais sa fin est la convexité de l’assemblage qui s’étend et qui brille.
52. Et par celle-ci, les justes auront en héritage 400 mondes désirables, dans le monde à venir.
53. Et de la convexité de l’assemblage, de ce crâne blanc, quotidiennement, une rosée se distille sur le Microposope, dans le lieu qui se nomme le ciel, et par là les morts seront vivifiés dans le temps futur.
54. Ainsi qu’il est écrit, Gen. XXVII, v. 27 : Et Dieu te donnera de la rosée des cieux.
55. Et la tête blanche est remplie, et le champ des pommiers distille de cette rosée.
56. Cet Ancien très saint est incogniscible et inaccessible ; et la Sagesse suprême renfermée dans ce crâne est connue et n’est point connue.
57. Car dans l’Ancien, rien n’est connu que la tête, car il est la tête de tous les êtres.
58. Il est le Principe de la Sagesse suprême qui est aussi la tête, et en Lui, il y a ce qui est nommé le cerveau supérieur, le cerveau inconnu, le cerveau dont rien ne trouble la paix, ni le repos, et nul ne le connaît que Lui-même.
59. En la Sagesse trois têtes sont sculptées, l’une dans l’autre, et l’autre au-dessus de l’autre.
[...] Cet Ancien des anciens est la couronne suprême, dans les choses supérieures, par lequel (cet Ancien) existent tous les diadèmes et les couronnes.
L’œuvre d’Antoine Volodine étant devenue celle que l’on sait, relire ses premiers romans, parus sous l’étiquette « science fiction » chez Denoël, pose plusieurs pièges au lecteur. Le
piège des « œuvres complètes », tout d’abord : on ne peut s’empêcher de voir dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave une première pierre dans l’édifice
romanesque de Volodine, la mise en place de ses thématiques fétiches. L’avant-propos à la réédition de ces livres (Biographie comparée de Jorian Murgrave ; Un Navire de nulle
part ; Rituel du mépris ; Des Enfers fabuleux) va d’ailleurs dans ce sens : attribué aux divers personnages qui apparaissent ensuite dans les récits de Volodine, tissage de
voix dont l’auteur ne se veut que le porte-parole, ce texte préfaciel affirme que ces romans forment les « premiers parpaings de l’édifice post-exotique ». Volodine le redit
souvent :
« s'il y a singularité dans mon parcours, c'est bien parce que je revendique la continuité littéraire de mon univers, non à partir de Lisbonne, dernière marge (Minuit, 1990), mais à partir de Biographie comparée de Jorian Murgrave (Denoël, 1985). Il n'y a pas eu «de la SF» puis «de la littérature». Il y a un continuum romanesque, un univers romanesque qui se bâtit titre après titre, avec des principes de cohérence qui sous-tendent la fiction, qui sous-tendent ses thèmes récurrents, sa logique culturelle schizophrène, et avec les techniques narratives qui conviennent pour traiter ces thèmes. » (Revue Prétexte 21-22)
Mais affirmons ici que la marque du genre reste inscrite dans ce texte : en reniant l’effet de lecture produit par l’inscription dans une collection de science-fiction, Volodine fait ce
qu’il critique : prendre le parti du riche, de la culture d’État, du Monument (la collection Blanche de Gallimard) et renier ce qui ne s’insère pas bien dans la littérature
bien-pensante : la science-fiction, les extra-terrestres, la violence véritable.
Autre piège que le (re)lecteur doit éviter, celui de l’unité textuelle. S’affirmant comme une œuvre, la Biographie comparée de Jorian Murgrave ne cesse de tenter d’échapper aux
classifications simples, à la linéarité narrative, à l’identification claire des personnages. D’une certaine façon, le texte de Volodine est bien plus poignant que ce que sa forme définitive peut
le suggérer. De Jorian Murgrave, on n’apprend presque rien : être venu d’ailleurs pour jeter la guerre sur la Terre, tour à tour insecte, poulpe, moine ; chitineux ou mollusque,
emprisonné ou en cavale, seul ou incarnation éphémère et multiple d’un état de rébellion toujours vivant à travers l’Histoire, Jorian Murgrave a le genre d’existence difficile à cerner du
personnage de Palmer Eldritch dans le roman de Philip K. Dick auquel on ne cesse de penser en lisant Volodine. Ses gestes se perdent à la frontière entre rêve et réalité, et jamais le lecteur ne
connaît le statut exact de ce qu’il lit : souvenir réel, songe dans le songe, extrapolation imaginaire, allégorie ? Il devient assez vite clair que ce Jorian n’est qu’un prétexte pour
rassembler des textes dont la violence communicationnelle (dans le sens où le lecteur est souvent mis de côté, que jamais Volodine ne l’aide véritablement à comprendre ce dont il s’agit, quels
êtres grouillent devant ses yeux) aurait été rédhibitoire pour la publication d’un premier roman, si ce mot a un sens pour ce dont il est question ici. Jorian Murgrave n’existe pas : il sert
de prête-nom à une foule de créatures issues d’une pratique d’écriture pulsionnelle et sauvagement égoïste, avec "l'absence totale de la reconnaissance d'un lecteur possible." Le caractère
anarchique du récit est son état initial, et c’est ce qui en fait la force ; Volodine sera moins convaincant avec Le Nom des singes par exemple, où la fragmentation est
conduite, pensée, mise en scène par l’auteur. Ici, on comprend véritablement la volonté de Volodine de n’être qu’un chaman, un passeur de voix, entrant en communication avec des strates
indépendantes de son esprit.
Le seul vrai modèle de Jorian Murgrave, c’est Maldoror – lui aussi fragmenté, lui aussi adepte d’une violence que l’auteur semble avoir du mal à retenir dans les bornes du langage. On pense sans
cesse à Lautréamont en lisant la Biographie comparée : dans cet univers paranoïaque, l’enfance est décrite comme une saison de soumission à une autorité despotique,
entourée de camarades sadiques qui n’ont d’autre but que de faire souffrir les plus faibles. Les personnages se métamorphosent, font pousser des tentacules, des articulations non-humaines. Les
images claquent : « courir était recevoir sur la figure la caresse assez inamicale d’une moufle de bois ». Volodine a beaucoup lu Kafka, Dostoïevski et Isidore Ducasse, et il en a
retenu la leçon.
Quand on croit n'avoir rien à dire sur son blog, l'actualité vient à la rescousse.
Depuis le 7 août 2006, une série de quatre disques lumineux composés de LED tournait selon un code inconnu sur la façade de la tour Adobe de San Jose, en Californie.
Deux ingénieurs de Silicon Valley ont réussi à déchiffré le message, encodé à partir d'un extrait de Ulysses de Joyce. Et qu'émettaient ces sémaphores lumineux? Une pub pour Acrobat
Reader? Non. 24 heures sur 24, ils diffusaient la totalité du texte de la Vente à la criée du lot 49!
Evidemment, c'est un petit peu difficile à lire de cette façon. Mais je suis sûr que le livre de Pynchon a eu un effet inconscient sur les passants depuis plus d'un an.
Comme je l’affirmais au début de ce blog, je lis tout ce qui me tombe sous la main. Et sous la main m’est tombé récemment ce chef d’œuvre de la littérature érotique : Les Ondes du désir, d’Héléna Villovitch. Ce nom et ce titre ne vous diront rien, à moins évidemment que vous n’ayez acheté le magazine Elle de cette semaine, où le susdit ouvrage était offert dans le cadre des littératures de délassement corporel de l’été. La prose de l’auteur ne s’élève guère au dessus des clichés habituels de ce genre que l’on peut nommer la « littérature arlequin » :
Jason entreprit de m’enlever tous mes vêtements. À ce moment, tant la chose était plaisante, je regrettai de n’en pas porter davantage. C’est que, sous le chaud soleil d’un été sans fin, nous vivions à moitié nus sur l’île aux Flamants roses.Mais, car il y a évidemment un mais, ce début de roman est un début en trompe l’œil. Il ne s’agit que d’un essai de feuilleton érotique concocté par la narratrice, une certaine Anne-Claire, qui décrit ses déboires pour mettre au point un récit émoustillant destiné à une chaîne de radio. Les Ondes du désir est un roman érotique autoréflexif. Vous avez bien lu : les récits de l’été d’Elle deviennent métatextuels, et interrogent leur propre existence.
Roti-Cochon, c’est une école de gastronomie.
Roti-Cochon, c’est l’ouverture à l’autre.
Roti-Cochon, c’est une certaine vision du rôle du pédagogue.
Roti-Cochon, c’est une analyse serrée des relations entre la ville et la campagne.
Roti-Cochon, c’est une étude psychologique d’une rare perspicacité.
Bref, Roti-Cochon est indispensable, et les éditions Fata Morgana ont bien fait de le rééditer – même si 400 exemplaires, cela semble peu de chose.
J’ai enfin fini ma lecture à voix haute du Moine de Lewis, pour que tout le monde en profite (autour de moi, s’entend). Je ne saurais trop une fois de plus en conseiller la
lecture. Les trois dernières pages monstrueuses promettent plus de choc que tout magazine du même nom. Des cadavres de bébé en putréfaction, des tortures décrites dans le moindre détail… Du grand
art. La voix a un effet très vivifiant sur le texte, qui reste bien plus longtemps en mémoire et hante des jours durant. Je m’étonne de la stigmatisation des livres audio, qui n’enlèvent
finalement pas tant à des romans purement narratifs – évidemment, pour lire Danielewski, c’est autre chose – en tout cas, les membres des book clubs américains qui ne lisent pas
avec leurs yeux n’ont apparemment pas intérêt à le dire.
In other news, une université du Venezuela envoie des bibliomulas dans les régions montagneuses escarpées pour diffuser la culture. Je suis sûr que ça ferait très bien dans mon salon avec les livres fantômes.
Et puisque j’en suis aux anecdotes stupides, sachez que quelqu’un a atterri sur ce blog avec la recherche « image bocaux de fœtus mal formés »…
Il est extrêmement difficile d’entrer dans un livre sans aucun repère ; de ne pas avoir la moindre idée de la place à accorder à son auteur, de sa situation hiérarchique sans la
constellation de la littérature. J’ai expérimenté cette situation avec Divisadero, de Michael Ondaatje, dont je ne savais rien sinon que le film Le Patient
anglais était tiré d’un de ses livres — film que je n’ai évidemment pas vu, ce qui ne m’empêche pas de le considérer comme un navet, fondant ma perception sur la façon dont il entre en
corrélation avec les goûts de certaines personnes. Mais un article tiré de je ne sais quel supplément littéraire décrivant ce roman comme un chef-d’œuvre expérimental, je me décidai à en faire
l’acquisition. L’objet lui-même était assez imposant ; pas par sa taille, mais par la qualité du papier utilisé, le caractère rustique des cahiers non rognés, tout le travail éditorial
destiné à inscrire ce livre dans la catégorie « texte sérieux qui restera dans l’histoire littéraire ».
La petite préface attribuée à l’un des personnages joue le même rôle, et a immédiatement sur mes nerfs un effet hérissant.
When I come to lie in your arms, you sometimes ask me in which historical moment do I wish to exist. And I will say Paris, the week Colette died…Argh. Puke bucket. Cela commence mal. Et la citation de Nietzsche, interprétée comme seule une collégienne saurait le faire, n’arrange rien à l’affaire quelques lignes plus bas. Je me débats au début de ce livre pour avancer dans ma lecture, et ne pas être obligé de le revendre avant de l’avoir fini comme cela s’est produit avec l’inénarrable Beloved de Toni Morrison. Ondaatje semble dérouler tous les stéréotypes possibles pour tenter de trouver un point de contact avec son lecteur, un lien mémoriel lui faisant croire que c’est son histoire qu’il lit ici. On voit défiler les veillées sur les toits sous les étoiles filantes, l’enfant sauvé d’un massacre en se cachant sous le plancher d’où il a assisté au meurtre de ses parents, deux sœurs se séparant mais vivant toujours mystérieusement des vies jumelles…
[Quand je viens me coucher dans tes bras, tu me demandes parfois dans quelle période de l’histoire j’aimerais vivre. Et je réponds Paris, la semaine de la mort de Colette…]
Comme vous l’aurez remarqué, le blog est un peu en vacances, mais cela ne m’empêche pas de lire le New York Times. Et aujourd’hui, j’apprends que Robert Ludlum, l’auteur du thriller The Bourne Identity et de ses suites (que
les auteurs de la BD XIII ont lâchement plagié), continue à publier alors qu’il est mort depuis six ans. Rien de posthume : ce sont d’autres auteurs qui écrivent ses
livres, qui paraissent avec son nom à lui en grand (comme on peut le voir sur cette photo du NYT, légendée « Les livres de Ludlum écrits par d’autres auteurs »).
L’article ne précise pas si ces ghost writers pour fantôme officiaient déjà de son vivant. Ludlum aurait soit disant lui-même insisté pour que son personnage continue de vivre
après sa mort, afin de laisser un souvenir dans l’histoire de la littérature (hum). Il aurait donc aimé survivre dans les mémoires comme l’inventeur d’une franchise ? En tout cas, cela
arrange bien ses éditeurs, qui peuvent continuer à sortir des épisodes des aventures de Bourne, le héros amnésique, au même rythme que les films tirés des livres. Une belle preuve de
reconnaissance posthume… L’un des repreneurs (car ils se mettent à plusieurs pour en sortir plus vite) s’est débarrassé de la femme et des enfants du personnage, que Ludlum avait crée à la fin de
la série, parce qu’il ne savait trop comment les intégrer à l’action. La mémoire de la série a été tout aussi vite effacée que celle du héros : les créateurs de ces suites doivent espérer un
lecteur amnésique lui aussi. Rien ne me gêne vraiment, dans cette histoire, sinon la candeur des ayants-droits de Ludlum, qui ne font rien pour cacher qu’ils n’ont absolument rien à faire du
droit moral du moment que cela leur rapporte un bon gros paquet d’argent.