Un texte matrice
« Être et vivre », L’Art littéraire, nouvelle série, n° 3-4, mars-avril 1894, p. 37-41
m. ubu : Ceci vous plaît à dire, monsieur, mais vous parlez à un grand pataphysicien.
achras : Pardon, monsieur, vous dîtes ?...
m. ubu : Pataphysicien. La Pataphysique est une science que nous avons inventée, et dont le besoin se faisait généralement sentir.
Écho de Paris
du 23 avril 1893.
Au commencement était la Pensée ? ou au commencement était l’Action ? La Pensée est le fœtus de l’Action, ou plutôt l’action déjà jeune.
N’introduisons pas un troisième terme, le Verbe : car le Verbe n’est que la Pensée perçue, soit par celui qu’elle habite, soit par les passants de l’extériorisé. Mais notons-le
pourtant : car faite Verbe la Pensée est figée dans un de ses instants, a une forme — puisque perçue — n’est donc plus embryon — plus embryon de l’action. — L’Action, il faut qu’elle soit au
commencement pour le déroulement des actes du présent et du passé. Elle était, elle est, elle sera dans les minutes de la durée, par l’indéfini discontinu. — La Pensée n’était pas au
commencement, car elle Est hors du temps : c’est elle qui excrète le temps avec sa tête, son cœur et ses pieds de Passé, de Présent et d’Avenir. Elle est en soi et par soi, et descend vers la
mort en descendant vers la Durée.
« Il vaut mieux vivre », répondent à tout les idolâtres de la mode. Lesteven , mort en beauté volontaire, tu les réfutes par ton bond simiesque ; et vous, squelettes qui me reniflez des
mitres d’évêque de vos nez camards, vous ne daignez cette banalité, coutumière et au snob et au bourgeois sphérique. Vous ne vivez pas — malgré le témoignage des terrorisés qui vous proclament
leurs passés compagnons de route —, ne le niez pas, vous ne vivez pas, il n’y a pas de mal à ça, vous faites mieux,
Or définissons son antipode prouvé, le Vivre.
Vivre est acte, et ses lettres n’ont que le sens du délire d’un hanneton renversé. Vie égale action de sucer du futur par le siphon ombilical : percevoir, c’est-à-dire être modifié, renfoncé, retourné comme un gant partiel ; être perçu aussi bien, c’est-à-dire modifier, étaler tentaculairement sa corne amiboïde. Car et donc on sait que les contraires sont identiques.
Être, défublé du bât de Berkeley, est réciproquement non pas percevoir ou être perçu, mais que le kaléidoscope mental irisé se pense.
Vivre : discontinu, impressionnisme sérié.
Être : continu, car inétendu (on ne démêle pas plus les composants de 0 que de ∞).
Conséquemment :
Un vivant intersèque votre Pérennité : versera le vin de son Temps dans votre Cristal hors-de-forme. Il ne vous modifie possible que si — contrairement aux choses connues — une seule parcelle de lui vous oint (habitude peut-être de Mithridate). Assimilez-vous le, pour que votre crainte cesse.
Ou qu’il disparaisse. Car l’Être et le non-Être sont fort proches, communs qu’ils sont par un élément. Insinué en vous, il sera transmué en votre substance ; expulsé hors de vous, il sera cru votre excrétion.
Tout meurtre est beau : détruisons donc l’Être. — Par la stérilité. Tout organe au repos s’atrophie. L’Être est Génie : s’il n’éjacule point, il meurt. Mais les Œuvres exsautent les barrières, quoique je dédaigne de leur tendre, à leur chute, grâce à ma voix l’anxiété des tympans d’autrui. — Par le stupre ; inconscient avec l’ambiance et la fréquentation des Hommes, la lecture des Œuvres et le regard circulaire des Têtes. Quoique l’action et la vie soient déchéance de l’Être et de la Pensée, elles sont plus belles que la Pensée quand conscientes ou non elles ont tué la Pensée. Donc Vivons et par là nous serons Maîtres. — Là-bas, sur les étagères, ils ne vivent point, mais leur pensée ne récite-t-elle point à leur — qui seul peut comprendre — Génie, sur les trois cercles stridulents de l’ivoire de leur ventre irréel ?
Analyse
Le numéro de L’Art littéraire de mars-avril 1894 est consacré à une réflexion collective sur l’anarchisme, après l’attentat d’Émile Henry au café Terminus le 12 février. La question que se posent les littérateurs tentés par les doctrines libertaires est la suivante : faut-il passer à l’action ? Louis Lormel explique bien que les écrivains ne sont « pas anarchistes au sens d’Émile Henry », et que peu leur importe « l’affranchissement du plus grand nombre » : ils sont individualistes et « ennemi du peuple », pour reprendre le titre de la pièce d’Ibsen qui avait été lue à la lumière des doctrines anarchistes. C’est cette question de l’implication politique des artistes que reprend Jarry dans son essai, question qui avait déjà été posée, en des termes similaires, par Baudelaire : « action et intention, rêve et réalité » sont deux forces contradictoires de l’homo duplex ; l’action, politique ou sociale, tend à nier l’idéal, elle « n’est pas la sœur du rêve ». Baudelaire avait repris ce dilemme, sous une autre forme, dans la « Chambre double » des Petits Poèmes en prose, où se met en place la même opposition que chez Jarry entre Pensée et Vie, le rêve sans forme du laudanum contrastant avec la vie abominable. Dans la chambre « spirituelle », « il n’est plus de minutes, il n’est plus de secondes ! Le temps a disparu ; c’est l’Éternité qui règne » ; une fois que le narrateur retombe dans la réalité, « l’implacable Vie » reprend le dessus, et « le Temps règne ».
« Être et vivre » s’inscrit donc dans une tradition de mise en retrait de l’écrivain par rapport à la vie de la cité. Gourmont venait lui-même de revenir sur ce problème dans le Mercure de France de mars 1894, posant la question de la valeur « morale et sociale » de l’idéalisme et de sa possible réalisation effective dans l’anarchisme ou le despotisme dans un article intitulé « Dernière Conséquence de l’Idéalisme ». Or c’est principalement à son mentor que Jarry emprunte ses réflexions, voire le cheminement de sa pensée — preuve en est la citation textuelle de Gourmont dans « Être et vivre » : la « Vie de relation » est le titre du deuxième chapitre de l’article de Gourmont. Résumons rapidement, pour mieux le saisir, le texte de Jarry, qui s’inscrit délibérément pas son épigraphe dans la catégorie des réflexions pataphysiques (sans que ce terme soit encore défini).
Jarry commence par opposer Pensée et Action, Être et Vivre, dans une réflexion abstraite au vocabulaire philosophique très marqué. La pensée semble à première vue précéder l’action : elle est l’action au stade fœtale, une sorte d’action potentielle, encore non réalisée, libre de s’épanouir dans toutes les directions. Mais voici un premier paradoxe : l’action précède la pensée parce que la Pensée est hors du temps. Forme de l’absolu immanent, la Pensée est éternelle, et s’oppose par là à l’Action, qui est vie dans le monde. Le propos se réduit ensuite à l’Être, qui est une forme inférieure de la Pensée ou de l’Idée, inférieure car déjà déterminée, alors que la Pensée est pure potentialité. La mort, l’une des formes de l’Être, est préférable à la vie, parce qu’elle place les êtres hors du temps et leur fait échapper à la corruption. L’Être s’oppose au Vivre comme la Pensée à l’Action : l’Être est un mode d’existence inétendu, immanent, continu, tandis que le Vivre est un mode d’existence dans la relation à autrui et au monde. On retrouve ici un éloge de l’égoïsme de l’écrivain symboliste, qui refuse de se mêler à la foule pour ne pas troubler l’unité de sa monade parfaite : Jarry, à travers l’opposition entre Être et Vivre, ne fait en définitive que répéter les schèmes des conditions de communication selon Villiers ou Gourmont.
La suite de l’essai permet en effet de comprendre que tous ces discours abstraits ont pour but de valoriser la solitude de l’écrivain, en construisant une image de l’auteur en anarchiste de la pensée, pure esprit immanent qui refuse de se mêler à autrui, incarnation de la parole orpheline. Par l’image du « Cristal hors-de-forme », Jarry symbolise le lecteur qui accepte de recevoir le « vin » de la pensée d’autrui en soi ; il s’agit de proposer une méthode pour éviter cette pénétration de l’autre en soi, pour empêcher une pensée extérieure de troubler l’unité de son esprit. L’influence de Gourmont semble ici évidente : dans l’article dont Jarry a tiré l’expression « vie de relation », Gourmont écrit :
Laissant le moi qui m’est connu (au moins par définition), je veux, pour m’instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier l’objet c’est-à-dire l’hypothèse du monde extérieur ; l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l’eau qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne peut me laisser indifférent.
Pour l’intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes différentes ; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite à soi, c'est le prisonnier au secret. Dans ce cas, la pensée se résorbe et, ne vivant plus qu'autosubstantiellement, se dévore elle-même et se résout en la non-pensée. La pensée d'autrui est le miroir même de Narcisse, et sans lequel il se serait ignoré éternellement.
Nietzsche, le négrier de l’idéalisme, le prototype du néronisme mental, réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur laquelle le moi du génie peut se prouver sa propre existence en exerçant d’ingénieuses cruautés. Lui aussi veut qu'on le connaisse et que l'on approuve sa gloire d’être Frédérik Nietzsche, — et Nietzsche a raison.
Dieu, ayant pensé le monde, le créa, parce que, en le créant, il extériorisait la pensée par laquelle il serait à son tour pensé et créé. Dieu même a besoin de gloire.
L'homme le plus humble a besoin de gloire : il a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire ; il a besoin de la gloire adéquate à son génie. […] Pensé par les autres, le moi acquiert une conscience nouvelle et plus forte, et multipliée selon son identité essentielle. […] Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne ; il a besoin de la salutation de Théodose ; il a besoin de la vaine flèche de Théodéric .
Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le désert.