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Lundi 23 juillet 2007 1 23 /07 /2007 23:29

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Il ne s’agit pas du Gog de Catulle Mendès, l’un des livres pairs cités dans les Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien ; mais ce Gog-ci mériterait tout aussi bien de figurer sur la liste de Jarry par anticipation.  Le héros de Papini, ressuscité en langue française grâce au Nouvel Attila et au Prix Nocturne, n’est pas sans rappeler Des Esseintes, mâtiné d’un peu d’Ubu. Ce richissime misanthrope, à l’instar du personnage de Huysmans, s’ennuie à force de tout posséder ; dans cette espèce de journal, il recense ses collections étranges (de géants, de cœurs en bocaux encore palpitants), ses rencontres avec les maîtres du savoir et de la pensée (Einstein, Freud, Edison, Wells), ses expériences pour mettre fin à l’incommensurable lassitude qui est son lot, allant de la recherche de sosies des grands hommes du passé à l’élaboration d’une méthode pour détruire entièrement l’humanité. Gog présente à une intensité douloureuse les stigmates de Baudelaire : l’Ennui et l’ironie. Aucune doctrine n’est assez fondée pour qu’il ne la ridiculise ; son dégoût de la vie ordinaire atteint des sommets d’intolérance, et ses flots d’amertume valent tous les océans du monde. Il joue les funambules sur le mince fil qui sépare le génie de l’idiot, grotesque souvent, éblouissant parfois, décapant toujours. Le seul chapitre premier, qui anéantit en quelques phrases bien senties les édifices des œuvres les plus encensées de l’humanité, suffirait à justifier l’achat immédiat de ce « roman monstre ».
Pour vous en faire une idée, on peut en lire un chapitre ici.

Et dans un autre genre, on trouve une confirmation de ce que j’affirmais à propos des effets supposés de la lecture d’Harry Potter sur les habitudes de consommations livresques de nos chères têtes blondes, comme on disait au temps jadis et dans l’Allemagne d’autrefois.

 
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Vendredi 20 juillet 2007 5 20 /07 /2007 20:17
Vous allez dire que j'y prends goût, mais j'ai encore une petite remarque sur le dernier HP...  Le style tout entier de sa créatrice se résume pour moi à ses ridicules descriptions de la mort des personnages: elle ne peut s'empêcher,  systématiquement, de signifier le trépas par l'effacement de la lumière dans les yeux. S'il s'agit d'un méchant, ses yeux chassieux se vitrent; si c'est un gentil, les étoiles cessent de se refléter dans ses globes jadis si vifs... Un extrait:
And then with a little shudder the elf became quite still, and his eyes where nothing more than great glassy orbs, sprinkled with light from the stars they could not see.
Cétipabo? On croirait voir les yeux de Bob l'éponge quand il apprend qu'il a une promotion...
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Jeudi 19 juillet 2007 4 19 /07 /2007 07:22

J'ajoute une pensée nocturne sur Harry Potter et son succès planétaire. Des commentateurs clament que la lecture retrouve ici ses droits de noblesse, et que les foules qui tournent précipitamment les centaines de pages de ses volumineuses aventures iront se jeter tout droit ensuite sur les grands classiques et la littérature exigeante. Deux idées se cachent derrière cette affirmation. Celle, d’abord, que l’épaisseur d’un livre témoigne de sa difficulté de lecture : il ne s’agit finalement que d’un somment de texte à escalader, et la persévérance y suffit ; une sorte d’esprit de compétition athlétique s’impose comme modèle de l’activité de déchiffrement. Celle, ensuite, de l’homogénéité de l’espace littéraire : tous les livres se valent, tous fonctionnent selon les mêmes schémas, et la lecture d’un seul permet de s’orienter ensuite dans la masse toujours grandissante des imprimés. Le problème, évidemment, c’est que la littérature ne fonctionne pas comme cela, et que les rituels de lecture sont des processus mentaux traditionnels qui s’apprennent, se transmettent, par l’éducation ou à travers les œuvres elles-mêmes, qui véhiculent en creux les méthodes d’interprétation qui permettent de les lire. En élisant les livres de J. K. Rowling, en les admettant au panthéon de la littérature, on modifie les exigences du rituel de la lecture, on les traîne vers le bas. Les livres eux-mêmes n’ont rien à voir avec ce processus : ils ont clairement été écrits (au départ du moins) comme des romans pour enfants. C’est le public, puis les éditeurs et diffuseurs, qui ont imposé ces ouvrages comme des références, et bien souvent les seules. Si Harry Potter tient la place centrale dans le canon littéraire d’un lecteur, on peut imaginer la manière dont les structures et thèmes de ce livre lui serviront à interpréter d’autres œuvres, s’il lui arrive par hasard d’en lire ; le règne de l’infantilisme littéraire gagne du terrain. Un passage de Gog de Papini, que je lis lentement pour profiter de chaque chapitre, résonne avec ce constat : il s’intitule « Pédocratie ».
(Et qu'on excuse cette réaction en retard d'au moins sept ans.)

 
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Mercredi 18 juillet 2007 3 18 /07 /2007 23:39
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La blogosphère "littéraire" américaine ne parle que de cela: le dernier Harry Potter est disponible pour tous les lecteurs avides de livres pour la jeunesse trop longs, s'ils sont prêts à se détruire les yeux sur  les centaines de photographies de mauvaise résolution qui constituent "l'ouvrage". Je n'ai évidemment pas pu résister au besoin de le télécharger moi aussi, ne serait-ce que pour le principe, même si c'est la première fois que j'ouvre (métaphoriquement) un volume de cette saga. Et puis je me devais de voir de mes yeux un de ces livres tant lus, depuis le temps que je les snobe par préjugé. Après quelques sondages au hasard dans les chapitres aux titres les plus "prometteurs", je ne puis qu'avouer mon ennui. Cela valait-il la peine de prendre laborieusement tant de photographies? Le style enfantin et mal maîtrisé de cet opus est-il à l'avenant du reste de la production de J. K. Rowling? La laideur des illustrations est-elle volontaire? J'avoue que la méconnaissance des personnages m'empêche de trouver la moindre mort tragique. En fait, j'aurais aussi bien pu me passer de cette lecture pour en parler de la même manière. Mais cela ne m'aurait pas permis de faire chanter des connaissances sous la menace de leur révéler les décevantes conclusions de ce tome.
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Mardi 17 juillet 2007 2 17 /07 /2007 14:26
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De retour de week-end, ce qui m’a permis de lire Thérapie, de David Lodge, conseillé par g@rp dans un commentaire récent. Avis mitigé sur ce roman : certains passages passaient assez mal – la langue ou le thème ? – mais dans l’ensemble cela reste très drôle, et Lodge réussit une fois de plus à transposer une œuvre préexistante – en l’occurrence, celle de Kierkegaard – dans la sienne propre. Les déboires sentimentaux du philosophe danois de l’absurde servent de ligne directrice aux émois du narrateur, Lawrence « Tubby » Passmore, scénariste de sitcom dépressif miné par un mal de genou psychosomatique. Et l’on ne peut qu’admirer la dextérité de Lodge, qui réussit à faire lire sans aucun sentiment d’ennui ou d’étrangeté des expériences narratives assez osées, surtout en notre âge de simplicité excessive : on oscille entre journal intime, monologues théâtraux, scènes télévisuelles sans jamais tiquer. À lire en anglais peut-être ; il est insupportable de voir sans cesse le traducteur appeler « feuilleton » une série, et « série » une saison de ce « feuilleton » !

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Samedi 7 juillet 2007 6 07 /07 /2007 23:00

Je voulais parler de Philip K. Dick, analyser un peu le Maître du Haut Château, mais une sorte de gêne me retient. Cette gêne a une url : celle du site d’un PhD qui a fait sa thèse sur Dick, et qui se permet, sous prétexte d’avoir un diplôme d’État, de se considérer comme l’autorité ultime et le gardien du sens des textes de cet auteur. Il y a encore quelques jours, il s’amusait à descendre en flèche une critique sur son auteur fétiche, comme si lui seul était habilité à en parler. S’il se contentait de critiques objectives, fondées sur des erreurs factuelles, des contresens grossiers, cela irait de soi ; mais notre thésard aime l’invective, et manier – mal – l’ironie : son jeu favori consiste à citer ses victimes pour mettre en lumière leur soi-disant absurdité. Malheureusement pour lui, cette absurdité, c’est souvent lui et lui seul qui l’y voit : il n’a pas son pareil pour déformer le sens d’une citation afin d’y lire l’ineptie qu’il souhaite y voir. Si quelqu’un écrit innocemment que Glissement de temps sur Mars se situe « entre Le Temps désarticulé et L’Œil dans le ciel, partageant et révélant de bien des façons les obsessions étudiées dans ces romans » – ce qui semble désigner une affinité thématique, et rien d’autre –, il a tôt fait d’y lire une erreur de chronologie, et de se moquer du pauvre rédacteur qui ignore que Glissement de temps sur Mars vient bien après ces deux titres. Et si un article a l’heur de lui plaire, c’est évidemment « dans la mesure où il semble se diriger vers [s]es propres interprétations » - se diriger, et rien de plus : lui seul est allé jusqu’au bout du raisonnement, bien entendu. Autant dire que ses méthodes critiques augurent mal de son travail de recherche. Qui plus est, pourquoi se plaindre sans cesse de l’engouement autour de l’œuvre de Philip K. Dick ? Il semblerait faire partie de ce genre d’élites autoproclamées qui ne supportent pas que la foule jette un regard sur les textes de leurs poètes maudits ; parions qu’il abandonnera bientôt PKD pour une idole moins connue, autour de laquelle il pourra tranquillement tisser les toiles de ses interprétations fumeuses.

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Samedi 30 juin 2007 6 30 /06 /2007 23:52
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J’enfonce sans doute des portes ouvertes en disant que Moby-Dick est un livre sur les signes, sur la difficulté de leur déchiffrement, sur la foi que nous accordons aux présages. Les marins d’un baleinier sont obligés d’être attentifs au souffle des baleines, signe de ponctuation sur la page blanche de la mer ; ils doivent être capables de les interpréter, de suivre les sillages que les cétacés dessinent à travers les vagues, pour mener au mieux leur chasse. Il n’est donc guère étonnant que ces hommes finissent par accorder trop d’importance aux signes, par voir des symboles partout :
All visible objects, man, are but as pasteboard masks.  But in each event - in the living act, the undoubted deed - there, some unknown but still reasoning thing puts forth the mouldings of its features from behind the unreasoning mask.
[Tous les objets visible, mon gars, ne sont que des masques de carton. Mais dans chaque événement - dans l'acte vivant, l’exploit incontestable - là, une certaine chose inconnue mais toujours raisonnante présente les moulages de ses traits derrière le masque sans raison.]
D’entrée de jeu, la narration est placée sous le signe du déchiffrement. Le narrateur, appelons-le Ishmael puisqu’il le souhaite, apparaît d’abord comme un mauvais interprète : dans la taverne où il débarque, il ne parvient pas à lire la pancarte ; les récits du tavernier concernant son futur camarade de lit lui semblent des mystifications ; il ne comprend pas les fonctions des objets laissés dans la chambre par le harponneur (dont un poncho en peau de pénis de baleine), qui, lorsqu’il arrive, est lui-même un hiéroglyphe mystérieux, couvert de tatouages et bizarrement fait. Les présages abondent, les prophéties sortent de toutes les bouches. On rappelle le destin du roi Ahab (puisque c’est la forme anglaise de ce nom dans le texte original), dont les chiens léchèrent le sang après sa mort. Un vieillard nommé Elijah, prophète comme son équivalent biblique, poursuit Ishamel de ses prédictions. Les bancs de poissons qui suivaient le Pequod, le navire d’Ahab, quittent brusquement ses flancs lorsque s’entame la chasse à Moby-Dick. Tout événement devient un symbole de la catastrophe qui attend le lecteur à la fin du roman.
Moby-Dick lui-même est un hiéroglyphe vivant. Son front ridé défie les capacités des physiognomonistes :
Champollion deciphered the wrinkled granite hieroglyphics.  But there is no Champollion to decipher the Egypt of every man's and every being's face.  Physiognomy, like every other human science, is but a passing fable.  If then, Sir William Jones, who read in thirty languages, could not read the simplest peasant's face in its profounder and more subtle meanings, how may unlettered Ishmael hope to read the awful Chaldee of the Sperm Whale's brow?  I but put that brow before you.  Read it if you can.
[Champollion a déchiffré les hiéroglyphes ridés de granit. Mais il n'y a aucun Champollion pour déchiffrer l'Egypte du visage de chaque homme et de chaque être. La physiognomonie, comme toute autre science humaine, n’est qu’une fable passagère. Si alors, Sir William Jones, qui lisait  en trente langues, ne pouvait pas lire le visage du plus simple des paysans dans ses significations les plus profondes et les plus subtiles, comment Ishmael l’analphabète peut-il espérer lire le Chaldéen terrible du front du cachalot ? Je ne fais que mettre ce front devant vous. Lisez-le lui si vous y parvenez.]
La queue de la baleine fend les airs selon les angles complexes de symboles maçonniques :
At times there are gestures in it, which, though they would well grace the hand of man, remain wholly inexplicable.  In an extensive herd, so remarkable, occasionally, are these mystic gestures, that I have heard hunters who have declared them akin to Free-Mason signs and symbols; that the whale, indeed, by these methods intelligently conversed with the world.
[Parfois il y a en elle des gestes, qui, bien qu'ils orneraient bien la main de l'homme, demeurent complètement inexplicables. Dans un troupeau étendu, ces gestes mystiques sont parfois si remarquables, que j'ai entendu des chasseurs qui les ont déclarés semblables à des signes et à des symboles francs-maçons ; que la baleine, en réalité, par ces méthodes conversait intelligemment avec le monde.]
Tous ces signes ne sont-ils pas des pièges pour le lecteur – et pour le capitaine Ahab ? Un épisode central du roman met en scène une succession d’interprétations, à partir des dessins gravés sur le doublon d’or que le capitaine a cloué à un mat, récompense offerte au premier qui signalerait l’apparition du cachalot blanc. C’est Ahab qui mène le jeu :
But one morning, turning to pass the doubloon, he seemed to be newly attracted by the strange figures and inscriptions stamped on it, as though now for the first time beginning to interpret for himself in some monomaniac way whatever significance might lurk in them.
[Mais un matin, en tournant pour passer devant le doublon, il sembla être nouvellement attiré par les chiffres et les inscriptions étranges poinçonnés dessus, comme s’il commençait maintenant pour la première fois à interpréter pour lui-même d'une manière monomaniaque le sens qui aurait pu être tapi en eux.]
Ahab meurt de croire en la prophétie de l’Indien Parsi qui l’accompagne dans sa quête, selon qui il disparaîtra après avoir vu deux corbillards sur l’océan, l’un qui ne soit pas construit par des mains humaines, l’autre fabriqué avec du bois américain. Ahab meurt lorsqu’il déchiffre ce rébus en considérant Moby-Dick, qui traîne le cadavre du Parsi, comme le premier corbillard ; lorsqu’il considère son navire sur le point d’être détruit comme le second. Ahab meurt de vouloir à tout prix donner un sens à la prophétie qui le concerne, quitte à la provoquer. Il meurt d’une surinterprétation.

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Mardi 26 juin 2007 2 26 /06 /2007 23:20

10 heures, Bar de la Croix Rouge, ce matin du 26 juin. le_theope et moi attendons Mark Z. Danielewski, l’auteur de House of Leaves et d’Only Revolutions, dont la traduction française par Claro doit sortir bientôt. Nous sommes un peu fébriles, évidemment : HOL avait été un choc pour tous les deux. le_theope ressasse la question qu’il veut poser à Mark depuis un bout de temps ; je me creuse la tête pour trouver des choses un peu cohérentes à dire. MZD arrive avec son attachée de presse ; nous sommes rapidement rejoints par Christian, un lecteur danois faisant ses études à Paris ; Claro n’a pas pu venir. Mark est très à l’aise, affable, ouvert – tout le contraire d’un auteur intimidant. Pour mettre l’entretien en train, il nous raconte un rêve qu’il aurait fait la nuit précédente – une manière d’entrée en matière qu’il doit utiliser avec tous ses fans. Dans son rêve, il a rencontré Joyce, qui se vantait d’avoir croisé Yeats dans la rue et d’avoir discuté avec lui – une histoire véridique, Yeats ayant ensuite écrit à un correspondant que dans les poèmes de Joyce qu’il avait lus à cette occasion, il ne voyait pas le Chaos nécessaire pour faire une grande œuvre. Ne voulant pas s’en laisser conter, MZD assura Joyce que lui aussi avait rencontré Yeats, sans savoir comment tenir son mensonge sur la distance. Mais bientôt son interlocuteur prit la forme d’une blonde pulpeuse aux lèvres vermillon, à qui il racontait, dans une atmosphère sensuelle, cette même rencontre. Dans le ciel qu’ils contemplaient tous deux, la lune et le soleil fusionnèrent soudainement. Des extra-terrestres, maîtrisant une technologie inconnue mais évidente à présent qu’elle était mise en œuvre, étaient en train d’utiliser une sorte de lentille dimensionnelle pour envahir la Terre. Comme des enfants qui brûlent des fourmis avec une loupe, ils effaçaient des villes de la surface de la planète. Mark se serait réveillé à ce moment.
Je lui ai demandé s’il faisait souvent ce genre de rêve à Paris – « à chaque fois », m’a-t-il répondu, d’un air mystificateur, « et c’est à chaque fois le même. Cette fois-ci, les extra-terrestres étaient nouveaux. » Il se moquait de nous ! Mais cela augurait bien de la conversation.
Son attachée de presse sort à ce moment une copie pliée de la version française de son dernier livre. Mark veut comparer les deux versions pour voir jusqu’où Claro a réussi à le suivre sans indication de sa part. Premier test, première page : « Haleskarth ». Ce n’est pas un néologisme, mais un mot de vieil anglais, désignant apparemment les douleurs de l’Enfer. Claro traduit par un mot en « hélio », renvoyant au soleil, l’un des emblèmes majeurs du livre. Ce n’est pas ça, mais Mark ne s’en offusque pas. Ligne suivante : « Contraband » - Mark nous explique que ce mot désignait un esclave au XIXe siècle ; Claro garde « Contrebande », qui n’a pas le même sens en français, mais qui rime (pour l’oreille du moins) avec « Légende », de l’autre côté du livre (car rappelons pour ceux qui ne le savent pas encore que Only Revolutions a deux faces, racontant la même histoire vue par les yeux de Sam d’un côté et de son amie Hailey de l’autre) – un effet que Mark avait prémédité, avec « Grand » dans la version américaine. L’honneur des traductions françaises est sauf ! Claro a su voir des éléments discrets de l’esthétique du livre. Ce qu’il n’avait pas remarqué, par contre – et MZD ne s’en étonne pas : il n’en avait parlé à personne –, c’est le léger décalage de certaines lettres en première page. A, e, c… Des notes de musique dans la notation anglo-saxonne. Deux accords – l’un dans le texte du haut, l’autre dans celui du bas - , parfaits s’ils sont joués séparément, dissonants joués ensembles, ouvrant et fermant le livre comme un opéra wagnérien.
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Les contraintes du livre sont nombreuses, et MZD nous en dévoile quelques unes, des plus visibles (360 pages, 360 mots par page, etc.) aux plus obscures (l’absence du mot OR, synonyme de choix, dans le roman). Citons les multiples contraintes narratives : le récit de Sam correspond page à page, d’un bout à l’autre du livre, au récit de Hailey ; Mark écrivait quelques pages de l’un, prenait de l’avance, puis revenait à l’autre pour rattraper son retard.
Mais à ce double bind, il faut ajouter une contrainte historique : à gauche de chaque page, un bref résumé de l’histoire américaine sert à la fois de glose et de fil pour l’action, serpentant de 1863 à 2063. L’Histoire des États-Unis a dicté la trame narrative du roman autant que cette trame dictait le choix des événements cités dans le texte, faisant du livre une forme de commentaire sur la décadence de la démocratie américaine ; d’ailleurs le mot « US » apparaît systématiquement en majuscules dans le roman, signalant que le couple dont il est question, c’est aussi les USA. Le vocabulaire des personnages évolue en fonction des années qui les accompagnent, le rythme de leurs phrases passant du jazz à la soul et au rap.
Enfin, les narrations ne se répondent pas seulement page à page, mais aussi de haut en bas, le récit inversé du second narrateur, qui apparaît à l’envers de chaque page, faisant écho au récit principal. Un exemple : à la page 3 de la narration de Sam, l’adolescent croit entendre les montagnes hurler « He ! » ; si l’on retourne la page, qui devient la page 358 de la narration de Hailey, la jeune fille soupire « He » sur le corps de Sam en train de mourir. Sam entend-il dans les montagnes l’écho de la voix de la jeune fille ? Cette narration d’une dextérité extrême – et il faut voir MZD se promener dans son texte qu’il connaît par cœur – nécessite selon lui une autre forme de critique littéraire, une critique qui serait capable de citer simultanément quatre passages de son livre : la narration principale, son reflet inversé au bas de la page, son équivalent de l’autre côté du livre, et la narration historique ! De la même manière, Mark considère qu’une citation correcte de la Maison des feuilles ne peut se passer du bleu.
Le problème qui tracasse notre auteur pour ce nouveau livre est celui des lecteurs. Only Revolutions n’est pas un livre facile. House of Leaves disait où chercher des pistes : chez Derrida, Heidegger, etc. Ici, les références sont invisibles. MZD cite Shelley, Prometheus Unbound, Byron, et d’autres ; finalement, alors que la Maison des feuilles pouvait être qualifiée de post-moderne, Only Revolutions est classique, et Mark le classe dans le genre des lyrical epics. L’un de ses modèles est l’histoire de Tristan et Yseult : OR ne conte finalement qu’une histoire d’adolescents amoureux et séparés par la mort. MZD pensait que son livre ne plairait qu’à des lecteurs plus âgés et expérimentés ; mais en discutant, il s’est rendu compte que c’étaient les adolescents qui l’avaient lu jusqu’au bout, en s’identifiant aux personnages. Les amateurs de ses deux livres ne seront donc pas les mêmes, où ils devront se transformer.
La conversation dévie enfin vers les forums de ses œuvres, que Mark consulte régulièrement. Il nous avoue que le manque de savoir-vivre de certains membres du forum américain lui a souvent donné envie de tout fermer, et de ne plus entendre parler de ses lecteurs… Puis vient le moment des dédicaces (recto-verso, évidemment), et d’un petit coup de fil à g@rp, que MZD imagine fiévreusement caché derrière son répondeur, refusant de décrocher pour avoir un message de son idole ! Quelques photos, et « see you next time ». Si son livre se vend, car il a peur d’avoir détruit sa carrière avec cette œuvre hors-catégorie, et de ne plus jamais faire de tournée mondiale…

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Dimanche 24 juin 2007 7 24 /06 /2007 00:26
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David Lodge… J’avais lu Author, Author ! à sa sortie, parce que je ne voulais pas manquer une biographie romancée de Henry James, l’un de mes auteurs préférés, découverts grâce à Borgès. Le reste de sa production ne m’attirait guère : des histoires de campus américains, de relations entre professeurs, de bassesses universitaires ; les résumés qu’on m’en avait fait donnaient l’impression de romans nombrilistes, d’un humour facile – l’équivalent littéraire des bandes dessinées sur la gendarmerie ou les motards. Author, Author ! s’était cependant révélé un très bon livre, avec quelques longueurs, quelques problèmes de construction, mais il s’agissait d’un véritable roman, et non d’une biographie vaguement dramatisée.
Alors lorsque le nom de Lodge est apparu sous la plume de Pierre Bayard, je me suis procuré la trilogie des romans universitaires de Lodge, plus quelques uns pour me faire une idée. Je les ai lu d’une traite – et dans le désordre, ce qui est un autre problème.
La chute du British Museum
, le premier de ses romans traduits en français, reprend – inconsciemment, s’il faut en croire la préface – la trame de Ulysse de Joyce : nous suivons une journée durant les pérégrinations d’Adam Appleby, un jeune thésard, catholique pratiquant, angoissé à l’idée d’avoir une fois de plus mis enceinte son épouse parce que sa religion lui interdit d’utiliser des méthodes contraceptives. Chaque chapitre change de tonalité, imitant un style littéraire approprié aux hallucinations grandissantes d’Appleby ; et, comme dans Ulysse, le dernier chapitre est un monologue de la femme d’Adam, finissant sur un prudent « maybe » lorsque Joyce choisissait un tonitruant « yes ».
La trilogie des « campus novels » est plus aboutie. Changement de décor, Un tout petit monde et Jeu de société suivent sur plusieurs années deux professeurs, Philip Swallow, un anglais un peu coincé qui n’a jamais produit de grand travail critique, et Morris Zapp, un américain inspiré de Stanley Fish, habitué des colloques internationaux, défenseur du déconstructionnisme à l’anglo-saxonne. L’intérêt principal des deux derniers romans réside dans la façon dont Lodge intègre un parallélisme entre l’histoire qu’il raconte et les genres narratifs qu’enseignent les personnages. Un tout petit monde parodie la légende arthurienne et la quête du Graal : lors d’un congrès, tous les personnages masculins cherchent à atteindre la superbe et mystérieuse Angelica Pabst ; on retrouve la fée Morgane sous les traits d’une critique italienne, Fulva Morgana ; le Roi Pécheur incarné par Arthur Kingfisher, professeur atteint d’impuissance psychique, etc. La quête, évidemment, est vouée à l’échec.
Dans Jeu de société, c’est le roman industriel qui devient le modèle de la narration : Robyn Penrose, l’héroïne, spécialiste de ce genre de romans et féministe combattive, se voit contrainte de passer une journée par semaine avec le patron d’une entreprise de sidérurgie, exemple même de domination masculine fondée sur l’oppression des travailleurs. Robyn connaît parfaitement les rouages des romans industriels anglais : les jeunes héroïnes  y apprennent les mécanismes du capitalisme et tentent de défendre le droit des plus pauvres, mais tombent sous le charme de leur patron, et connaissent la misère avant d’être sauvées in extremis par un deus ex machina sous la forme d’un héritage d’un oncle d’Amérique, qui leur permet de vivre leur idylle avec leur supérieur. Cela ne l’empêchera pas de rejouer ce rôle stéréotypé, et d’incarner une héroïne de ce type de romans.
Tout cela reste très léger, mais c’est si bien fait que l’on a du mal à se détacher des livres une fois qu’on les a ouverts. Et je jure qu’il n’y a pas que les universitaires qui trouveront cela drôle.

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Vendredi 15 juin 2007 5 15 /06 /2007 15:47

Le New Yorker a un article intéressant sur Stephen James  Joyce (il insiste pour qu’on utilise la totalité de son nom, middle name inclus), petit-fils et ayant-droit de Joyce. L’homme, qui ignore qui est Dédale (« un Grec dans une grande bataille avec quelqu’un ? », hasarde-t-il face au journaliste), qui semble n’avoir pas tout lu de l’œuvre de son grand-père (jamais il ne cite Finnegans Wake dans ses lectures), découverte sur le tard (l’anglais n’était pas sa cup of tea à l’école, et on lui a demandé gentiment de quitter Harvard pour manque de travail), jouit en despote de ses droits. Les thèses qu’il n’aime pas se voient refuser toute citation de l’œuvre du grand-père célèbre. Il a détruit plusieurs éléments de la correspondance de la famille (dont des cartes postales de Beckett à Lucia, la fille de Joyce et sa tante), et a sans doute réduit en cendres les lettres inédites de Joyce qui lui avaient été confiées à sa demande pressante par la National Library of Ireland. Il dégaine sans complexe les attaques en justice – un manuscrit de Joyce est exposé en vitrine dans une bibliothèque ? Violation de copyright ! Un acteur mémorise des phrases de Finnegans Wake ? Idem ! Oubliez vite tout fragment de Joyce qui vous pourriez connaître par cœur, vous enfreignez les lois ! Pour empêcher la parution d’une version électronique de Ulysses, il demande un million et demi de dollars de commission. L’universitaire, qui avait travaillé 7 ans sur le texte, peut le garder chez lui – à moins que Stephen ne considère sa copie privée sur ordinateur comme un plagiat. Il fait pression sur tous les projets de lectures publiques pour les annuler, et cela marche. Stephen, qui va se recueillir sur la tombe du saint de la famille quand il doit prendre une décision difficile, n’est pas tendre : il conseille ainsi à un spécialiste de Joyce, après avoir interdit la publication de son travail, de devenir éboueur à New York, car plus jamais il n’aura le droit de citer Joyce dans le texte.
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(Stephen James Joyce, image utilisée sans droit aucun - avouez que l'homme est présentable)

On se demande quel est le but de ces actions. Stephen James Joyce pense-t-il vraiment que tant de gens lisent les thèses universitaires ? Qu’un ayant-droit garde le contrôle sur les interprétations d’un texte ? Les critiques ont les yeux tournés vers la date de 2012, où le règne de Stephen prendra fin, les œuvres de Joyce rentrant dans le domaine public.

 
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