Deux livres ont une place spéciale ici, puisque c’est en les lisant que j’ai eu l’envie de faire ce blog.
Commençons par Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? de Pierre Bayard. Un livre dont j’avais vu la publicité, sous forme d’une vidéo de l’auteur, sur le site de
télérama (que faisais-je sur ce site, me direz-vous ? je me le demande également). Pierre Bayard est universitaire, ce qui me le rend d’emblée sympathique ; j’avais lu des
critiques assez dithyrambiques de ses livres par des gens que je respecte, et malgré le côté un peu provoc’ et gratuit de la vidéo, le propos me semblait intéressant. Il aura quand même fallu que
je trouve son livre d’occasion chez un bouquiniste (qui fait aussi éditeur : le dilettante) pour que je me décide à l’acquérir. Mais je ne le regrette évidemment pas, sinon pourquoi en parler
longuement ici ?
Le livre a déjà été amplement commenté, je n’en dirai que ceci : Pierre Bayard n’est pas uniquement un provocateur qui veut vendre à des étudiants avides de ce genre d’idées une méthode pour
rédiger leurs dissertations sans ouvrir les ouvrages au programme. Les livres que l’on n’a pas lus regroupent en fait tous les livres, étant donné que jamais l’on ne peut affirmer avoir une
connaissance totale d’un ouvrage ; même en connaissant par cœur toutes les Fleurs du Mal, on ne peut prétendre en saisir toutes les implications, en comprendre toutes les
phrases, en dégager toutes les potentialités.
Bayard abandonne donc la catégorie des « livres lus », pour proposer une répartition en trois groupes : les livres inconnus, les livres parcourus et les
livres oubliés. Il n’y a évidemment pas grande différence, semble-t-il, entre les premiers et les derniers ; les livres parcourus mêmes pourraient faire l’objet d’autres
divisions, selon le degré d’intimité que l’on a eu avec eux, selon l’ampleur de nos lacunes dans leur tissu textuel.
Mais là n’est pas l’intérêt principal de ce livre. Bayard explique en effet pourquoi il n’est pas grave de ne pas avoir lu ou d’avoir mal lu un livre pour en parler : c’est qu’un ouvrage est
d’abord une position dans une bibliothèque (sociale, mentale ou réelle), et qu’il importe davantage de connaître cette position dans le canon d’une époque pour en parler que de connaître par cœur
son intrigue ou sa progression logique. Bayard appuie son propos par une série d’extraits littéraires très bien choisis, qui ont pour effet immédiat de conduire le lecteur à lire ou relire les
œuvres en question : L’Homme sans qualités, avec son bibliothécaire parfait qui connaît tous ses livres parce qu’il n’en a lu aucun ; Le Troisième
Homme, où Graham Greene met en scène un piètre romancier de feuilletons-western pris pour une sommité du rang de Joyce, qui fait une conférence sur des livres qu’il n’a pas lu mais dont il
est censé être l’auteur ; Changement de décor de David Lodge, où les professeurs d’anglais jouent au terrible jeu de l’humiliation, qui consiste à marquer des points en avouant
ne pas avoir lu les livres les plus connus de la littérature mondiale ; ou encore Je suis un chat de Sôseki, où un personnage mystifie le maître du chat en inventant des livres
qui n’existent pas. Au final, il s’agit de se défaire de l’idée que les textes sont des objets tangibles, et d’accepter notre incapacité à les saisir et à nous en souvenir correctement – les
professeurs devant montrer l’exemple. Nous ne sommes pas loin de ce que Stanley Fish proclamait déjà en 1980 dans Is There a Text in This Class ? L’essai est bien mené, mais il
apporte peut-être bien plus par ce qu’il enjoint de lire (y compris les autres livres de Bayard) que par ses idées somme toute assez peu neuves, même si elles ne sont pas encore appliquées dans
le monde.