Linteau ter

Publié le par L'Ombre

Le deuxième livre fondateur pour ce blog, c’est La Bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel. Pour le coup, je n’avais aucun a priori quant au contenu de l’ouvrage : j’avoue à ma grande honte que je ne connaissais rien de l’auteur, pas la moindre bribe de biographie ; à peine si je me souvenais qu’il était responsable d’un Dictionnaire des lieux imaginaires, ce qui en soit est déjà beaucoup. Depuis (merci Wikipedia) j’ai appris qu’il avait fait quatre ans durant la lecture à Borgès aveugle, qu’il avait rencontré à 16 ans – ce qui ne m’étonne pas étant donné ce qu’il raconte dans son livre, qui est bien une rêverie autour de la bibliothèque de Babel qu’il semble vouloir recréer dans sa maison en Poitou-Charente. Mais ce qui m’a immédiatement attiré dans ce volume, c’est le titre, bien sûr, et le choix judicieux d’un superbe bois de Vallotton.
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Manguel préfère les bibliothèques la nuit ; parce qu’alors l’obscurité met à mal le semblant d’ordre que les pauvres humains que nous sommes tentent d’y instaurer, fait ressortir des arrangements nouveaux, autorise une flânerie du regard le long de rayonnages plongés dans la pénombre. Le rêve de totalité des bibliothécaires est mis à mal dans l’obscurité, et on peut alors s’interroger sur les implications logiques, esthétiques, voire métaphysiques des choix d’ordonnancement de nos livres. Chaque chapitre décrit une forme possible de la bibliothèque idéale de l’humanité : « un mythe », « une ombre », « le hasard », « l’oubli » ; Manguel s’interroge sur l’impact de la forme des bâtiments sur notre expérience de lecture, sur les relations tendues entre les choix des bibliothécaires et les exigences des politiques ou de la société ; sur l’importance des volumes absents des rayonnages, qui pèsent presque autant que ceux qui sont bien là ; sur les méthodes ésotériques de classification que certains esprits maniaques ont pu imposer aux livres, jusqu’à tenter parfois de faire de leurs bibliothèques des images mouvantes de leurs âmes, comme Aby Warburg. Il en profite évidemment pour nous faire saliver devant sa propre bibliothèque dont son livre est un double spirituel, ses volumes qui retiennent les traces d’un usage ancien, vieux marques pages, annotations qu’il conserve soigneusement. Si Bayard montrait qu’on ne lisait jamais vraiment un livre, Manguel nous dit que l’on ne connaît jamais sa propre bibliothèque, et que nos acquisitions ne sont que des efforts illusoires pour la faire correspondre avec l’univers.
À côté de ces très belles pages, Manguel tombe parfois dans une espèce d’anti-technologie assez primaire. L’anti-bibliothèque, c’est pour lui internet, qui ne serait qu’une vaste fumisterie pour nous faire croire que l’information est disponible instantanément à tout instant. À la spatialisation de la bibliothèque, il oppose une image du web purement temporelle, et d’une temporalité de l’instantané. C’est assez mal connaître les ressources de ce média – gageons que ce blog ne lui plairait donc pas.

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stéphane tirilly 06/06/2007 13:32

Bonjour,
j'ai mis un extrait du livre de Manguel sur mon blog-bibliothèque, je vous invite à le découvrir. L'extrait est intitulé "L'Iliade dans la jungle colombienne".
ST

L'Ombre 06/06/2007 15:19

Vous avez un beau principe de blog! et puis Les Vies imaginaires, Paludes, Jarry, Rachilde... ce n'est que du beau monde!

fausto 05/06/2007 23:46

Dictionnaire des lieux imaginaires, un livre qui a berçé ma prime jeunesse et mon imaginaire. Et dire que je me suis rendu compte il y a un mois seuelemnt que Manguel en était l'un des deux auteurs.