Synthèse

Publié le par L'Ombre

À propos du livre de Manguel, je relisais chez lui un passage de Sylvie et Bruno de Lewis Carroll concernant une bibliothèque idéale fondée sur une synthèse mathématique :

Je veux dire, si nous appelons les idées des facteurs mathématiques, ne peut-on dire que le plus petit commun multiple de tous les esprits contient celui de tous les livres ; mais pas l’inverse ? […] si nous pouvions seulement appliquer cette règle aux livres ! Vous comprenez, en trouvant le plus petit commun multiple, nous retranchons une quantité où qu’elle intervienne, excepté dans le terme où elle est élevée à sa plus haute puissance. Ainsi nous devrions effacer chaque idée consignée par écrit, excepté dans la phrase où elle est exprimée avec la plus grande intensité. […] La plupart des bibliothèques perdraient beaucoup en quantité, mais pensez à ce qu’elles gagneraient en qualité !
Dans cette bibliothèque, seuls les phrases les plus significatives survivent aux ciseaux d’un conservateur maniaque de la répétition. On n’est pas loin du principe des linéaments que Jarry proposera quelques temps après : en faisant de la Pataphysique la « science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité », il définit les conditions d’une esthétique de la synthèse, qui se contente de tracer les contours primordiaux des objets pour pouvoir leur accorder par l’imagination tous les sens possibles. Ubu pourrait ainsi incarner dans une bibliothèque l’essentiel du théâtre mondial :
Le swedenborgien docteur Misès a excellemment comparé les œuvres rudimentaires aux plus parfaites et les êtres embryonnaires aux plus complets, en ce qu'aux premiers manquent tous les accidents, protubérances et qualités, ce qui leur laisse la forme sphérique ou presque, comme est l'ovule et M. Ubu, et aux seconds s'ajoutent tant de détails qui les font personnels qu'ils ont pareillement forme de sphère, en vertu de cet axiome, que le corps le plus poli est celui qui présente le plus grand nombre d'aspérités. C'est pourquoi vous serez libres de voir en M. Ubu les multiples allusions que vous voudrez, ou un simple fantoche, la déformation par un potache d'un de ses professeurs qui représentait pour lui tout le grotesque qui fût au monde
déclare Jarry avant la générale de sa pièce. Par l’oubli, il ramène ses idées à des schèmes généraux qui peuvent servir dans toutes les situations, qui peuvent être interprétés à leur guise par des lecteurs paranoïaques. Car ce qui importe finalement, ce sont moins ces linéaments vides de sens que les exceptions, que la Pataphysique veut étudier à rebours des sciences traditionnelles, entichées du général : s’il faut oublier le secondaire, c’est pour mieux en retrouver toutes les formes possibles en imagination.
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Dans la bibliothèque de Lewis Carroll, peut-être pourrait-on alors se passer également de la phrase où une idée est « exprimée avec le plus d’intensité » ; car des idées si courantes qu’on puisse les retrouver dans tous les livres à des degrés divers, cela n’importe guère, et le lecteur peut de lui-même les concevoir. Non, relisons la préface des Vies imaginaires de Schwob, et ne gardons dans nos livres que l’accidentel, ce qui dépasse, ce qui ne rentre pas bien dans les cases de la pensée. Ne gardons que les fioritures, les « crotesques », comme Montaigne définit ses Essais, qui n’étaient au départ qu’arabesques de pensées destinées à servir de cadre au Discours de la servitude volontaire (ce qui ne sera jamais le cas), puis à des sonnets de La Boétie qui ont finalement disparu du sein de l’œuvre, ne laissant que le cadre des essais.
 

Publié dans Linteau

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