La cuisine de Montaigne

Publié le par L'Ombre

montaigne-copie-1.jpg
Il suffit d’ouvrir les Essais au hasard pour se désoler. Se désoler de sa propre incapacité à rendre ainsi le « passage », à noter aussi consciencieusement les mouvements de son esprit, à accepter sa finitude. Signe ? C’est à l’essai consacré aux livres que s’est fendue spontanément ma nouvelle édition de Montaigne. Le projet de se dire à travers ses lectures y est exposé dans une langue forte, charpentée comme plus jamais la langue française ne l’a été depuis, nourrie de latinismes et d’effets de style imités de Lucain ou de Virgile, avec des mots farcis de lettres plus ou moins étymologiques, comme autant de fioritures qui frottent au palais quand on les prononce. Montaigne colle à la bouche ; on sent à le lire les muscles de la phonation en action, on le remâche comme un plat savoureux.
Il aime Plutarque et Sénèque parce qu’il peut y piocher au hasard des fragments de nourriture spirituelle ; il ne peut les relire qu’il « n’en tire cuisse ou aile ». Montaigne préfère les « Opuscules », les petits écrits décousus. Pour un homme qui affirme peiner à la besogne, et ne lire que par bribes, il écrit un énorme recueil de farcissures les plus diverses, mais reliées entre elles par un fil incessant, sans paragraphes, avec l’obligation expresse pour le lecteur de tout lire. Singulier contrat !
Il avoue trouver Cicéron ennuyeux parce que ses discours « languissent autour du pot », et il juge l’homme aussi fade et mou que ses écrits ; il veut des discours honnête, militaires, qui affichent d’entrée ce qu’ils sont, et qui ne prennent pas leurs lecteurs pour des enfants ou des imbéciles. Ce qu’il préfère, finalement, dans les livres, ce sont les ellipses, ce qui l’oblige à essayer son esprit ; ce sont les blancs, les coutures lâches, les déchirures. La métaphore culinaire pour penser la langue est explicite lorsqu’il compare sa façon de lire à sa façon de manger : les viandes, il les veut crues, sans sauces ni apprêts. Attitude de soldat, refus des chichis typique de la noblesse : le parler de Montaigne est soldatesque.
Il nous avoue franchement son manque de mémoire ; il lui arrive d’ouvrir un livre qu’il croit ne pas connaître pour le trouver barbouillé de notes marginales de sa main. Il a pris ainsi l’habitude de noter synthétiquement son jugement sur un ouvrage en page finale. La nouvelle édition des Essais dans la Pléiade reproduit ces notes synthétiques, qui miment bien les futures notes de blog.
Cette édition se veut plus proche de l’expérience de lecture des contemporains de Montaigne : exeunt (hum, que c’est pédant !) les [A], [B], [C] de Villey qui notaient les différentes couches de rajouts du texte. Les paragraphes que les éditeurs de Montaigne avaient mis en place pour aider à la lecture ont fait place à la continuité de chaque essai voulue par Montaigne, par le choix de reproduire l’édition établie par Marie de Gournay en 1595. Mais en lissant ainsi le texte, les éditeurs de la Pléiade ne font-ils pas croire à une unité factice ? Les indications des strates d’ajouts avaient l’avantage de manifester la fragmentation des essais – même si elles masquaient le caractère désordonné des annotations de Montaigne. Ce livre est mouvant, et la pléiadisation tend toujours à figer les œuvres en monuments — excepté celles de Kafka, qui retrouvent leur statut de brouillons entre les couvertures de cuir de la collection. Mais pour Michel Magnien et Catherine Magnin-Simon, qui signent l’introduction du volume, ce figement est volontaire, et Montaigne aurait vu à la fin de sa vie son livre comme un tout équilibré. Peut-être l’approche de la mort lui avait-elle en effet fait clôturer son œuvre, qui n’était censée après tout n’être qu’un reflet parfait de son esprit, de son langage. Le modèle biologique conduit à faire mourir le livre avec l’homme. Mais c’est oublier un peu vite le désir d’être lu, et interprété au-delà de son intention, que Montaigne exprime à plusieurs reprises. D’ailleurs, c’est par volonté de ne pas figer Montaigne dans cette tripartition chronologique que les éditeurs ont choisi de faire disparaître les indications de couche, laissant le lecteur se faire sa propre idée des hésitations de Montaigne. Quelle est la meilleure méthode ? Je croyais avoir une idée arrêtée, la lecture de l’introduction m’a fait vaciller sans me décider. Un mouvement bien montaignien.
Les Essais n’ont cessé de se métamorphoser, même après la mort de l’auteur, L’Angelier, son imprimeur de l’époque, multipliant les éditions avec variantes à intervalles réguliers pour conserver le privilège de dix ans sur le texte qui n’était attribué qu’à des textes neufs – d’où la nécessité d’amender pour garder les droits sur une œuvre elle-même mouvante. Alors où lire Montaigne ? Sur internet ? Certains sites donnent l’édition Villey en assignant une couleur à chaque couche temporelle. Mais que c’est laid !

 

Publié dans Relus

Commenter cet article