Against the Day - L’immunité contre le Temps (5)

Publié le par L'Ombre

Précedemment: Against the Day - L'Oeil de Dieu.

Tout s’était un peu embrouillé les dernières fois, essayons de démêler l’écheveau. Pour résumer, dans Against the Day, Pynchon décrit un monde baignant dans l’éther lumineux, une sorte de fluide indéterminé, d’état de potentialité pure qui porte plusieurs noms : Akasa pour les bouddhistes, le Grand Œuvre pour les alchimistes, le Chaos pour les anarchistes,  Shamb(h)al(l)a…
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Le but des personnages coïncide donc inconsciemment : retrouver un état d’omnipotence, un état d’avant la chute dans le Temps. Le Grand Cohen des TWIT, les Véritables Adorateurs de l’Ineffable Tetractys, explique ainsi la Genèse : « Suppose there were no such thing, after all, as Original Sin. Suppose the Serpent in the Garden of Eden was never symbolic, but a real being in a real history of intrusion from somewhere else. » [Imaginons qu’il n’y ait jamais eu, finalement, de Péché Originel. Imaginons que le Serpent dans le Jardin d’Éden n’ait jamais été un symbole, mais un être véritable dans une histoire véritable d’intrusion depuis un ailleurs.] Le crime originel, alors, serait celui de « l’invasion du Temps dans un monde éternel » ; le crime, c’est l’Histoire (AtD, p. 223). Il s’agit d’échapper au « sombre visiteur de l’Extérieur, le Destructeur », à « l’implacable battement de l’horloge » (AtD, p. 558), écrit Pynchon dans un style aux accents presque baudelairiens. Le Temps rongeur, c’est le temps linéaire, le temps mécanique chrétien, celui que distillent les horloges ; les shamans, qui semblent prédire l’avenir, connaissent en fait une autre forme de temporalité qui échappe à cette linéarité :

For us it’s simple ability to see into the future, based on our linear way of regarding time, a simple straight line from past, through present, into the future. Christian time, as you might say. But shamans see it differently. Their notion of time is spread not in a single dimension but over many, which all exist in a single, timeless instant.
[Pour nous il s’agit de la simple capacité de voir dans le futur, fondée sur notre façon linéaire de considérer le temps, une simple ligne droite issue du passé, qui traverse le présent, vers le futur. Le temps chrétien, diriez-vous. Mais les shamans le voient différemment. Leur notion du temps est étendue non pas en une dimension unique mais sur plusieurs, qui existent toutes dans un unique instant hors du temps.] (AtD, p. 143)
L’ukulélé, cet instrument hautement pynchonien, symbolise par ses accords ce temps non linéaire et le refus de rentrer dans l’historicité. Avec ses quatre cordes (autant que de dimensions), il fait l’objet d’un mépris universel :
[A contempt] traceable, we concluded, to the uke’s all-but-exclusive employment as a producer of chords—single, timeless events apprehended all at once instead of serially. Notes of a linear melody, up and down a staff, being a record of pitch versus time, to play a melody is to introduce the element of time, and hence of mortality. Our perceived reluctance to leave the timelessness of the struck chord has earned ukulele players our reputation as feckless, clownlike children who will not grow up.
[un mépris provenant, avons-nous conclus, de l’utilisation presque exclusive de l’ukulélé comme producteur d’accords — des événements unique, hors du temps saisis simultanément plutôt qu’en série. Les notes d’une mélodie linéaire, de haut en bas d’une portée, étant un enregistrement du ton contre le temps, jouer une mélodie c’est introduire l’élément du temps, et par conséquent de la mortalité. Notre réticence remarquée à quitter l’éternité de l’accord a valu aux joueurs d’ukulélé notre réputation d’enfants irresponsables, semblables à des pitres qui refusent de grandir.] (AtD, p. 552)
Les Chums of Chance, ce Club des Cinq qui semblent ne jamais grandir, ces Peter Pan modernes, incarnent cette quête de la jeunesse éternelle. Les personnages de Pynchon cherchent « l’immunité contre le Temps », comme cette reine Victoria qui vénère une image figée d’elle-même : « we have also Victoria’s unbending refusals to consider the passage of Time, for example her insistance for more than sixty years that the only postal image of her be that of the young girl on the first adhesive stamps of 1840 » [nous avons aussi le refus inflexible de Victoria de prendre en compte le passage du Temps, son obstination par exemple pendant plus de soixante ans à ce que sa seule image postale soit celle de la jeune fille sur les premiers timbres adhésifs de 1840] (AtD, p. 231).
Le Temps mène à la mort ; le seul espoir pour l’humanité, dans un futur apocalyptique que les lois de l’entropie rendent inéluctable, est de revenir sur ses pas, de « sauter à contre-courant » (« leap against the current », AtD, p. 415), comme ces Trespassers, ces Intrus qui cherchent à échapper à leur époque, à retrouver dans le passé un état d’entropie moindre en colonisant les époques antérieures :
We are here among you as seekers of refuge from our present—your future—a time of worldwide famine, exhausted fuel supplies, terminal poverty—the end of the capitalistic experiment. Once we came to understand the simple thermodynamic truth that Earth’s resources were limited, in fact soon to run out, the whole capitalist illusion fell to pieces. Those of us who spoke this truth aloud were denounced as heretics, as enemies of the prevailing economic faith. Like religious Dissenters of an earlier day, we were forced to migrate, with little choice but to set forth upon that dark fourth-dimensional Atlantic known as Time.
[Nous cherchons parmi vous un refuge depuis notre présent — votre futur — une époque de famine mondiale, de réserves énergétiques épuisées, de pauvreté irréversible — la fin de l’expérience capitaliste. Une fois que nous avons compris la simple vérité thermodynamique que les ressources de la Terre étaient limitées, qu’elles étaient en réalité sur le point d’être épuisées, toute l’illusion capitaliste s’est effondrée. Ceux d’entre nous qui ont énoncé cette vérité à voix haute ont été accusés d’être des hérétiques, des ennemis de la foi économique dominante. Comme les Contestataires religieux d’une époque antérieure, nous avons été obligés d’émigrer, avec peu d’autres choix que de s’engager sur le sombre Atlantique à quatre dimensions connu sous le nom de Temps.] (AtD, p. 415)
Pour échapper au Temps, il suffit de tourner de 90° (l’angle de réfraction du spath d’Islande…) pour rendre le temps circulaire (AtD, p. 132). L’Éternel Retour est une méthode de voyage temporel, par une forme de réincarnation, de retour sur soi : « Le Temps ne ‘‘passe’’ plus, avec une vitesse linéaire, mais ‘‘revient’’, avec une vitesse angulaire […] Nous sommes renvoyés à nous-mêmes éternellement, ou, si vous préférez, hors du temps. » (AtD, p. 452-3), forme de renaissance mystique que les membres des Candlebrow Conferences sur le voyage temporel expérimentent incessamment, chaque conférence étant la même, les participants ne vieillissant pas, les morts revenant chaque année sans avoir changé (AtD, p. 409-410).
Il s’agit selon Merle et Roswell de se rendre « imperméable au temps » (« impervious to time », AtD, p. 457), tout comme l’Hypopsammotic Survival Apparatus, l’appareil inventé par Roswell, permet de se rendre imperméable au sable, fournissant « une méthode réalisable pour se submerger sous les sables et être toujours capable de respirer, de marcher, etc. » (AtD, p. 426) en utilisant les « fonctions d’onde ». Une fois de plus, Pynchon touche ici à des thématiques qui fascinèrent les écrivains de la belle époque. Jarry, un autre lecteur de Riemman (sur lequel s’appuie Pynchon dans ses démonstrations), cherche lui aussi une méthode pour se rendre invisible au temps, et propose dans le « Commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à explorer le temps » qu’il attribue au Dr. Faustroll les fondements théoriques de son projet : « Une Machine qui nous isole de la Durée, ou de l’action de la Durée, vieillir ou rajeunir, ébranlement physique imprimé à un être inerte par une succession de mouvements, devra nous rendre transparents  à ces phénomènes physiques, nous les faire traverser sans qu’ils nous modifient ni déplacent. » Cette machine doit pouvoir « pénétrer le solide le plus dense à la manière d’une vapeur infiniment raréfiée » ; or « il existe un corps idéal qui satisfait à la première de ces conditions : l’ÉTHER LUMINEUX ». L’action de gyrostats mime celle de l’éther, en enfermant la machine dans « un cube de rigidité absolue, pouvant pénétrer sans modification tout corps, à la façon de l’éther lumineux ». Une fois la machine lancée, elle se dirige vers le futur ; pour retourner dans le passé, il faut accélérer jusqu’à atteindre « un point, symétrique à notre Présent, point mort comme lui entre futur et passé, et qu’on appellerait justement Présent imaginaire » - car le Temps est une « surface courbe fermée », et revenir en arrière signifie en fait faire un tour complet sur la roue temporelle. Machines temporelles, éther lumineux, temps courbe – Jarry est bien le Pynchon français.
Dans Against the Day, un lieu symbolise le point hors du temps où toutes les lignes se recoupent, où l’observateur vit simultanément toutes les vies possibles, où la succession fait place à la coïncidence : Shambala, le royaume mystique des Bouddhistes :
Deep among the equations describing the behavior of light, field equations, Vector and Quaternion equations, lies a set of directions, an itinerary, a map to a hidden space […] the dark itinerary, the corrupted pilgrim’s guide, the nameless Station before the first, in the lightless uncreated, where salvation does not yet exist.[
Au fin fond des équations décrivant le comportement de la lumière, des équations de champ, des équations Vectorielles et Quaternioniques, il y a une série de directions, un itinéraire, une carte vers un espace caché […] l’itinéraire sombre, le guide du pèlerin corrompu, la Station sans nom avant la première, dans l’Incréé sans lumière, où le salut n’existe pas encore.] (AtD, p. 566)
Shambala est un autre nom pour l’Incréé, l’Indéterminé ; elle apparaît comme une pic montagneux « constitué d’une variété de spath d’Islande qui polarise la lumière non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps » (AtD, p. 437), une montagne qui n’existe que dans une dimension temporelle inaccessible. À moins – c’est le sens du dernier paragraphe du livre –  que l’Inconvenience, le vaisseau volant des Chums of Chance, ne soit en définitive ce lieu hors du temps où tous les souhaits humains sont sur le point d’être exaucés.
 
 
 
 

Il faudrait encore aborder des dizaines de points pour rendre compte du livre de Pynchon. Creuser l’intrigue, la vengeance des Traverse contre le magnat industriel Scarsdale Vibe, qui est une incarnation particulière du combat entre l’anarchie et le capital, le chaos et le figement, la puissance et l’acte —  Against the Day met en place une série de pions qui ne sont que des images d’organismes supérieurs qui les dépassent, des concrétions momentanées de l’esprit dans la matière, comme ces vingt-deux arcanes majeures du Tarot que les membres des TWIT « considèrent comme des intermédiaires vivants, des positions attendant d’être occupées par des personnes véritables, au fil des générations » (AtD, p. 222). Il faudrait parler du caractère désopilant de certains passages, surtout ceux mettant en scène les Chums of Chance. De l’hommage à Lovecraft par la découverte d’êtres venus d’autres dimensions, dont les sarcophages existent selon des angles impossibles à calculer. De son style digressif, incarnant dans la langue la réfraction du spath d’Islande. Mais laissons-là le clavier.

 
 

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g@rp 12/06/2007 20:57

"Il faudrait parler du caractère désopilant de certains passages, surtout ceux mettant en scène les Chums of Chance. De l’hommage à Lovecraft par la découverte d’êtres venus d’autres dimensions, dont les sarcophages existent selon des angles impossibles à calculer. De son style digressif, incarnant dans la langue la réfraction du spath d’Islande. Mais laissons-là le clavier."

Oui, il faudrait.
Et je sens que tu vas le faire...
Pas question de laisser le clavier !

L'Ombre 12/06/2007 21:07

Oui, mais... et ma thèse??? Je vais laisser mijoter un peu, relire d'autres choses, pour y revenir plus frais... A moins que le démon pynchonien ne me reprenne!