Je déguste lentement Le Moine de Lewis, dans une traduction de Léon de Wailly, dont le millésime (1840) pourrait même être plus ancien, tant on a l’impression à la lecture de
reconnaître les rythmes de la langue du XVIIIe siècle. Cette version est donc hautement préférable à celle d’Artaud – qui n’est évidemment pas réellement une traduction – pour ceux qui souhaitent
lire Lewis sans passer par l’anglais. Et rien ne dit qu’elle ait moins d’impact sur le lecteur.
Le Moine surpasse toutes les telenovelas, même Ugly Betty, qui n’est pourtant pas si mal. On y trouve des amours
interdites ; des enlèvements de jeunes filles dans des couvents ; des prêtres tentés par la chair ; des enfants abandonnés ; des amants mystérieux ; des pâmoisons ;
des jeux de masque, des déguisements, des lettres piégées, des péripéties à n’en plus finir.
Le lecteur est sans cesse obligé d’envisager toutes les combinaisons de relations possibles entre les personnages, de redéfinir ses connaissances, de tout remettre en question. Une célèbre
famille a fait disparaître un héritier gênant, il y a des années de cela. Serait-ce ce prêtre, désormais maître de l’éloquence religieuse, qui fait tourner les têtes de ses ouailles, et qu’on a
trouvé, enfant, sur les marches d’une église ? Est-il impliqué dans la prophétie qu’une gitane fait à une jeune fille, sur qui plane la menace de la damnation éternelle par la faute d’un
membre du clergé ? Pourquoi est-il suivi sans arrêt par Rosario, un jeune moine dont le visage délicat est caché par le capuchon de sa bure ?
À chaque carrefour du récit, une vingtaine de romans possibles défilent devant les yeux du lecteur ; et le plus souvent, aucun d’entre eux ne sera le bon. Le Moine, c’est
une cure de jouvence neuronale.
Et en plus, lu à voix haute, il endort les bébés.