La synthèse selon Jarry - Contre la linéarité du temps (4)

Publié le par L'Ombre

Pour bien comprendre l’image de l’auteur que Jarry développe au cours de son initiation littéraire, il faut passer par les théories occultes qui circulent à l’époque, et qui forment le sous-bassement implicite de sa pensée. En effet, Jarry imagine dans ses jeunes années le génie littéraire comme une forme de surhomme capable de trouver un point de vue imaginaire le rendant semblable à Dieu. Pour devenir ce génie, l’auteur doit selon lui faire abstraction de tout ce qui le rend contingent, dans une forme d’ascèse spirituelle qui lui permette d’atteindre l’angle de vision absolu selon lequel il pourrait contempler simultanément tous les points du monde, les synthétiser et les inscrire dans son œuvre. Dès l’âge de 15 ans, il imagine un double de lui-même, Aldern (Alfred en Breton), qui décide de « sonder, comme Faust, de la mort / L’insondable mystère  », se suicidant pour se libérer de la matérialité, projeté dans le vide de l’éternité, égal de Dieu, en une attitude très mystique. Le but du mystique est la coïncidence entre lui et son dieu : il cherche à s’abstraire de son enveloppe contingente pour s’identifier à la vision divine. Jarry est effectivement en quête d’un point de vue absolu, abstrait du monde, d’où l’auteur (et son lecteur) pourrait contempler l’univers à loisir. Cette attitude résume bien l’un des principes fondateurs de son œuvre ; c’est pourquoi, malgré les réprobations qu’a pu susciter cette appellation , on peut tenter de définir la mystique de Jarry, c’est-à-dire la façon spécifique qu’il a de s’envoyer — lui et son œuvre — dans l’absolu, en refusant le contingent, en recherchant le point où l’homme se libère de toutes ses particularités pour devenir le centre de son univers.
Jarry parvient à la définition de ce point absolu  par une métaphore perspectiviste, qui fait de l’œuvre le produit de la concentration d’une vision dans le temps. Son point de départ est le problème de la non-simultanéité des expériences, conséquence de l’existence dans le temps. Dans « Être et vivre », l’absolu de l’Être est à l’opposé du Vivre, démultiplication dans le temps de l’Idée. Dans une forme de pensée platonicienne qui n’est pas avare en majuscules signalant des idées absolues, Jarry considère que le Vivre, c'est-à-dire la vie dans le monde, n’est qu’une forme de déperdition d’énergie. La seule façon d’exister, c’est ce qu’il nomme l’Être : une forme d’existence spirituelle, dans le monde éternel des Idées. La véritable patrie de la pensée est donc située hors de la durée ; vivre, c’est se condamner à la déchéance et à la mort : « La Pensée n’était pas au commencement, car elle Est hors du temps : c’est elle qui excrète le temps avec sa tête, son cœur et ses pieds de Passé, de Présent et d’Avenir. Elle est en soi et par soi, et descend vers la mort en descendant vers la Durée . » Or la littérature, art linéaire, n’échappe pas à la temporalité, comme le rappellera un Jarry plus mûr dans une conférence intitulée « Le Temps dans l’art », le 8 avril 1902 : « la littérature est obligée de faire défiler successivement et un à un les objets qu’elle décrit […]. Au contraire dans un tableau, le spectateur embrasse d’un coup d’œil un aussi grand nombre d’objets, simultanés, qu’il a plu au peintre d’en rassembler . » Les arts représentatifs peuvent imiter la pérennité de la pensée car leurs créations sont des objets fixes, définitifs ; au contraire, la littérature n’existe que dans le temps de la lecture, et pour Jarry cela signifie qu’elle ne peut prétendre participer au monde des Idées, qu’elle est condamné au Vivre. Un tableau a l’avantage d’être un dispositif perspectiviste : il livre un point de vue obligatoire au spectateur, il oriente son regard. Mais cette synthèse qui permet la vision simultanée d’expériences différentes reste cependant limitée à un seul moment du temps : le tableau ne permet qu’à une scène précise de rentrer dans l’éternité en la fixant sur la toile. L’idéal serait de trouver une perspective qui permette de synthétiser toutes les expériences du monde, afin de faire une œuvre libérée des circonstances particulières : « Si l’on veut que l’œuvre d’art devienne éternelle un jour, n’est-il pas plus simple, en la libérant soi-même des lisières du temps, de la faire éternelle tout de suite  ? » Le problème littéraire de Jarry pourrait se poser comme un problème de type pictural : comment définir dans une œuvre littéraire le point de vue qu’un tableau peut contraindre le spectateur à adopter, et comment dépasser la peinture en définissant un point de vue absolu, c'est-à-dire un point de vue susceptible de rendre compte de toutes les expériences, de toutes les interprétations possibles ?
Ce point de vue absolu est décrit dans le « Linteau » comme le « moment unique où [l’auteur] vit TOUT », lui permettant de contempler simultanément, dans un « rapport […] constant », « toutes les œuvres possibles offertes à tous les yeux encerclant le phare argus de la périphérie de notre crâne sphérique  ». L’esprit de l’homme, grâce à la mémoire, permet de condenser différentes expériences successives, son crâne devenant symboliquement le centre du monde qu’il voit. L’esprit créateur décrit dans le « Linteau » pousse cette concentration à son apogée : le génie ramasse en une perspective absolue la totalité des expériences humaines. Il ne s’agit plus de se contenter du tableau d’un moment précis : le génie-Argus, semblable au géant aux cent yeux de la mythologie, voit non seulement dans toutes les directions, mais dans toutes les époques ; son point de vue particulier lui permet donc de concevoir la totalité des sens possibles d’une œuvre, de se placer en dehors de la temporalité pour jouir d’une fixité parfaite. Ce point de vue absolu est évidemment une forme de point de vue divin : Jarry cherche à faire de la figure auctoriale une figure divine, détenant la « Vérité », qui est moins un sens précis que la perspective permettant de voir simultanément tous les sens possibles ; c’est la « Vérité » telle qu’elle est décrite dans L'Amour absolu, où l’infinité des sens particuliers s’appelle le mensonge :
Il n’y a qu’une Vérité.
Et des myriades, exactement toute la série indéfinie des nombres – tous les nombres qui ne sont pas l’Un – de choses qui ne sont pas cette Vérité.
La quantité de mensonges actuels ou possibles s’écrit
∞ - 1 = ∞
Personne ne peut avoir cette Vérité, puisque c’est Dieu qui la détient .
Dieu détient la Vérité dans la mesure où il se place au centre absolu lui permettant d’appréhender simultanément tous les mensonges : la vérité n’a pas d’essence, elle n’est que la conséquence d’une certaine perspective sur le monde. L’absolu n’est donc pas une possession, mais une position, ce que Jarry a pu apprendre de la bouche de Bergson lors d’une leçon sur la mémoire, dans laquelle le philosophe développa la théorie de la mémoire néo-platonicienne, suivant Plotin et Saint Augustin. Selon cette théorie, la « multiplicité des mom[en]ts  de la durée n’est [qu’]une pure apparence » ; les phénomènes qui nous « paraissent successifs d[an]s le temps » sont en réalité « donnés tous à la fois en  dehors du temps », et notre vie psychique n’est que « la réfraction et la division d[an]s le temps d’une réalité intemporelle ». Un schéma, sans doute tracé au tableau par Bergson, accompagne cette théorie : le temps y est représenté par une ligne.
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Les moments A, B, C, D, E, se suivent sur cette ligne, donnant l’illusion de la successivité ; mais pour l’esprit M, capable de se placer hors du temps en une point central de vision qui lui permet de contempler simultanément tous les événements, le temps n’existe pas : « au-dessus des processus de la perception, de la mémoire et de la prévision, processus qui déploie [sic] dans le temps, il y aurait l’intuition, la contemplation du pur esprit, qui aperçoit t[ou]t d’un coup et comme d[an]s une aperception indivisible, présent, passé et avenir . » Le mystique ne recherche ainsi pas la vérité, mais la perspective à partir de laquelle le monde s’ordonne ; la quête de Jarry pour échapper à la linéarité temporelle nécessite donc la définition d’un point de vue surplombant, passant d’une logique temporelle à une logique spatiale.

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clovis simard 16/07/2011 12:43


Bonjour,

Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page No-10, THÉORÈME DE LA MÉMOIRE

LE TEMPS C'EST QUOI ?.

Cordialement

Clovis Simard


isabelle mercier 01/07/2007 15:13

et il se serait commandé des tas de t-shirts!!!

L'Ombre 01/07/2007 16:25

ah ben non, il n'avait pas de sous...

isabelle mercier 30/06/2007 20:38

je me demande ce que Jarry aurait fait d'internet en général et de google en particulier?

L'Ombre 30/06/2007 21:52

Il aurait sans doute passé son temps sur http://boingboing.net/ - le Magasin pittoresque du XXIe siècle!