« Thar she blows »

Publié le par L'Ombre

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J’enfonce sans doute des portes ouvertes en disant que Moby-Dick est un livre sur les signes, sur la difficulté de leur déchiffrement, sur la foi que nous accordons aux présages. Les marins d’un baleinier sont obligés d’être attentifs au souffle des baleines, signe de ponctuation sur la page blanche de la mer ; ils doivent être capables de les interpréter, de suivre les sillages que les cétacés dessinent à travers les vagues, pour mener au mieux leur chasse. Il n’est donc guère étonnant que ces hommes finissent par accorder trop d’importance aux signes, par voir des symboles partout :
All visible objects, man, are but as pasteboard masks.  But in each event - in the living act, the undoubted deed - there, some unknown but still reasoning thing puts forth the mouldings of its features from behind the unreasoning mask.
[Tous les objets visible, mon gars, ne sont que des masques de carton. Mais dans chaque événement - dans l'acte vivant, l’exploit incontestable - là, une certaine chose inconnue mais toujours raisonnante présente les moulages de ses traits derrière le masque sans raison.]
D’entrée de jeu, la narration est placée sous le signe du déchiffrement. Le narrateur, appelons-le Ishmael puisqu’il le souhaite, apparaît d’abord comme un mauvais interprète : dans la taverne où il débarque, il ne parvient pas à lire la pancarte ; les récits du tavernier concernant son futur camarade de lit lui semblent des mystifications ; il ne comprend pas les fonctions des objets laissés dans la chambre par le harponneur (dont un poncho en peau de pénis de baleine), qui, lorsqu’il arrive, est lui-même un hiéroglyphe mystérieux, couvert de tatouages et bizarrement fait. Les présages abondent, les prophéties sortent de toutes les bouches. On rappelle le destin du roi Ahab (puisque c’est la forme anglaise de ce nom dans le texte original), dont les chiens léchèrent le sang après sa mort. Un vieillard nommé Elijah, prophète comme son équivalent biblique, poursuit Ishamel de ses prédictions. Les bancs de poissons qui suivaient le Pequod, le navire d’Ahab, quittent brusquement ses flancs lorsque s’entame la chasse à Moby-Dick. Tout événement devient un symbole de la catastrophe qui attend le lecteur à la fin du roman.
Moby-Dick lui-même est un hiéroglyphe vivant. Son front ridé défie les capacités des physiognomonistes :
Champollion deciphered the wrinkled granite hieroglyphics.  But there is no Champollion to decipher the Egypt of every man's and every being's face.  Physiognomy, like every other human science, is but a passing fable.  If then, Sir William Jones, who read in thirty languages, could not read the simplest peasant's face in its profounder and more subtle meanings, how may unlettered Ishmael hope to read the awful Chaldee of the Sperm Whale's brow?  I but put that brow before you.  Read it if you can.
[Champollion a déchiffré les hiéroglyphes ridés de granit. Mais il n'y a aucun Champollion pour déchiffrer l'Egypte du visage de chaque homme et de chaque être. La physiognomonie, comme toute autre science humaine, n’est qu’une fable passagère. Si alors, Sir William Jones, qui lisait  en trente langues, ne pouvait pas lire le visage du plus simple des paysans dans ses significations les plus profondes et les plus subtiles, comment Ishmael l’analphabète peut-il espérer lire le Chaldéen terrible du front du cachalot ? Je ne fais que mettre ce front devant vous. Lisez-le lui si vous y parvenez.]
La queue de la baleine fend les airs selon les angles complexes de symboles maçonniques :
At times there are gestures in it, which, though they would well grace the hand of man, remain wholly inexplicable.  In an extensive herd, so remarkable, occasionally, are these mystic gestures, that I have heard hunters who have declared them akin to Free-Mason signs and symbols; that the whale, indeed, by these methods intelligently conversed with the world.
[Parfois il y a en elle des gestes, qui, bien qu'ils orneraient bien la main de l'homme, demeurent complètement inexplicables. Dans un troupeau étendu, ces gestes mystiques sont parfois si remarquables, que j'ai entendu des chasseurs qui les ont déclarés semblables à des signes et à des symboles francs-maçons ; que la baleine, en réalité, par ces méthodes conversait intelligemment avec le monde.]
Tous ces signes ne sont-ils pas des pièges pour le lecteur – et pour le capitaine Ahab ? Un épisode central du roman met en scène une succession d’interprétations, à partir des dessins gravés sur le doublon d’or que le capitaine a cloué à un mat, récompense offerte au premier qui signalerait l’apparition du cachalot blanc. C’est Ahab qui mène le jeu :
But one morning, turning to pass the doubloon, he seemed to be newly attracted by the strange figures and inscriptions stamped on it, as though now for the first time beginning to interpret for himself in some monomaniac way whatever significance might lurk in them.
[Mais un matin, en tournant pour passer devant le doublon, il sembla être nouvellement attiré par les chiffres et les inscriptions étranges poinçonnés dessus, comme s’il commençait maintenant pour la première fois à interpréter pour lui-même d'une manière monomaniaque le sens qui aurait pu être tapi en eux.]
Ahab meurt de croire en la prophétie de l’Indien Parsi qui l’accompagne dans sa quête, selon qui il disparaîtra après avoir vu deux corbillards sur l’océan, l’un qui ne soit pas construit par des mains humaines, l’autre fabriqué avec du bois américain. Ahab meurt lorsqu’il déchiffre ce rébus en considérant Moby-Dick, qui traîne le cadavre du Parsi, comme le premier corbillard ; lorsqu’il considère son navire sur le point d’être détruit comme le second. Ahab meurt de vouloir à tout prix donner un sens à la prophétie qui le concerne, quitte à la provoquer. Il meurt d’une surinterprétation.

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isabelle mercier 01/07/2007 15:08

timothée dit que tu n'enfonces pas de porte ouverte car lui, croyait que Moby Dick était un livre sur les baleines !

L'Ombre 01/07/2007 16:24

l'innocent!!!

Bartleby 01/07/2007 11:43

Il est indéniable que Moby Dick soit une réflexion sur le désir qui va bien au-delà de la sexualité, vous avez raison. La quête métaphysique est omniprésente. Néanmoins la relation entre Achab et son Moby Dick et celle entre Ismahel et Quiequeg me laissent dubitatif... Mais il est vrai qu'il faudrait lire le texte en anglais pour être plus sérieux, mais la qualité de mon anglais n'ose affronter ce pavé...

Bartleby 01/07/2007 08:39

Moby Dick est incontestablement le livre des signes dont vous avez rappelez les principaux, mais il y en a tellement... que j'ai trouvé cela pénible... Je sais bien que ce livre est considéré comme un chef-d'oeuvre absolu, mais c'est peut-être l'un des textes que j'aime le moins de Melville... Je lui préfère très largement Bartleby le scribe et Billy Bud Marin.
Il y aurait une étude intéressante à faire sur l'homosexualité latente des héros de Melville. Rien que dans Moby "Dick", il y a de quoi faire !

L'Ombre 01/07/2007 11:22

Je me doutais que votre préférence allait vers Bartelby! Quand à la relation Moby Dick / Ahab, j'y vois peut-être moins de l'homosexualité qu'une vaste interrogation sur le désir - notons que les baleines sont masculines en anglais, tandis que les navires sont féminins ; le lecteur français peut moins goûter ce rapport de force opposé dans notre langue – sauf pour Moby Dick lui-même, qui a la bonne idée d’être un cachalot. Le cachalot semble d’ailleurs en français bien plus redoutable et moins mignon que ces gentilles baleines ; effet de langue?