La synthèse selon Jarry - La quête d'Algol (7)

Publié le par L'Ombre

« Écoutez ce que je vis suspendu sur l’étoile Algol  », déclare Jarry au début des « Prolégomènes de Haldernablou ». Comme le rappelle Michel Arrivé , cette étoile est considérée par la « science hermétique » comme « l’œil du diable », autre figure de l’absolu et de la connaissance totale, œil disposant d’une perspective totale sur le monde. C’est en ce lieu, dont Henri Béhar souligne l’importance dans la pensée de Jarry , que la vision du mystique peut se confondre avec celle de Dieu, embrassant simultanément tout l’univers dans une compréhension absolue.
L’étoile Algol apparaît à un lieu stratégique des Minutes de sable mémorial. Les « prolégomènes de Haldernablou » peuvent en effet être considérés comme une forme de description en absolu du récit principal de la pièce « Haldernablou » qui conte l’assassinat du page Ablou par son maître Haldern pour avoir voulu coucher avec lui, pour avoir voulu vivre au lieu d’être. Dans les prolégomènes, Haldern et Ablou apparaissent sous une forme éthérée ; sous les noms de Vulpian et d’Aster, ils assistent à la destruction par le feu divin d’une cité de sodomites. Dans les prolégomènes de Haldernablou, Jarry met en scène un spectacle biblique, celui de la destruction de Sodome, tel que pourrait le voir un esprit désincarné depuis une étoile assez distante de la Terre pour recevoir les images de ce châtiment divin des milliers d’années après qu’il a eu lieu. Cette étoile, c'est « l’étoile Algol — où j’étais monté d’un bond, pour contempler cette scène reculée dont l’image se perd comme les cercles qui s’éloignent d’une pierre qu’on jette à travers l’infini liquide  ». On retrouve dans cette image l’idée selon laquelle le spectacle d’un état donné du monde s’éloigne, porté par la lumière, indéfiniment à travers l’espace. Depuis une perspective assez éloignée, l’esprit de Haldern peut assister à la chute de Sodome.
Pourquoi Algol ? Si Jarry choisit cette étoile pour servir de point de vue à son personnage, ce n’est pas parce qu’elle se situe à une distance autorisant mathématiquement le spectacle de la destruction de Sodome. Algol, qui apparaît dans l’Hérodias  de Flaubert, mais aussi chez Hugo dans La Fin de Satan, représente dans la tradition occultiste l’œil du diable ou l’œil de Méduse. Comme le rappelle Camille Flammarion dans son livre de vulgarisation Les Étoiles et les curiosités du ciel, l’étoile Algol occupe dans la constellation de Persée l’emplacement de la tête de la Gorgone : « Ce nom d’Algol dérive de l’arabe Al-ghùl, le monstre, ou le diable, et sur plusieurs anciennes cartes, Persée s’appelle le Porteur de la tête du Diable . »

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Illustrations tirées des Étoiles et curiosités du ciel de Camille Flammarion, p. 86.

Comme nous le verrons, la décapitation est une forme d’absolu pour Jarry, qui voit dans la tête détachée du corps une image de la libération des contingences terrestres. Mais ce qui l’intéresse particulièrement dans le point de vue de l’étoile Algol, c’est de pouvoir confondre son regard avec celui de la Gorgone. Algol est à la fois un point de vue central, imitant la vision divine mais inversée dans le regard du diable, et un point de vue tout puissant qui fige le spectacle du monde selon la volonté du spectateur-Méduse. La fixité est en effet l’attribut des Idées : voir à travers les yeux de Méduse, c’est être capable de figer les objets que l’on regarde dans une posture essentielle, de les rendre ainsi éternels, de les contempler en absolu.
L’étoile Algol offre également à Jarry un point de vue détaché du temps. En effet, depuis cette étoile diabolique, l’observateur profite d'une vision atemporelle ; en se perchant sur l’étoile Algol, le narrateur des « prolégomènes » parvient à ce point de vue situé hors du temps tel que le décrivait Bergson dans son cours de philosophie. Il devient dès lors capable de voir dans le passé, mais également dans l’avenir ; c’est ce qui explique le pouvoir de prédiction des êtres qui incarnent l’absolu selon Jarry. Le hibou aux yeux hypnotiques possède naturellement cette capacité de divination, comme c’est le cas dans le folklore breton ; il « déchiffre sur les tombes l’avenir », et vient « prévenir / Quand l’heure sonnera que la Mort vous emporte  ». Les chouettes disposent du même pouvoir dans les « paralipomènes » de Haldernablou . Mais c’est principalement Sengle qui fait preuve dans les Jours et les nuits d’une capacité phénoménale à voir l’avenir ; il « dépouillait de sommes considérables » aux dés en devinant « les points invraisemblables qu’il percevait tournoyer, avant leur sortie de l’opacité du cornet . » La capacité de prédiction se confond finalement avec l’influence magnétique sur les objets : l’œil tout puissant, depuis son perchoir en absolu, ne fait plus de distinction entre sa volonté et les événements à venir.
Le génie selon Jarry, dans ses premiers textes, est donc l’être capable d’atteindre ce point de vue absolu, de voir simultanément dans toutes les directions et toutes les époques, de se placer dans ce que Jarry nomme en 1898 l’« angle d’éternité  », comme le rappelle Patrick Besnier dans son édition de L’Amour en visites .

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