La synthèse selon Jarry - Le crâne et le sexe en érection : la rigidité de l’absolu (9)

Publié le par L'Ombre

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L’absolu est conçu par le jeune Jarry essentiellement comme une forme de rigidité, de fixité, en opposition avec la malléabilité de la vie terrestre. Le Vivre, fragmentaire, est un étalement informe de la matière dans le temps ; l’Être, ressaisissement de la pensée, est un point de repère inétendu, une forme pétrifiée  :
La simplicité est harmonie. L’inanimé, simple parce que mouvement est différenciation (autres synonymes : vie, non-existence, tendance à l’humanité), repose en cette beauté et harmonie. C’est l’œuvre de Dieu qui reste statue, âme sans mouvements animaux, toile ou liège où l’artiste pique et collectionne le vol arrêté d’une des faces du phare tournant .
On retrouve ici des images de l’absolu selon Jarry : l’inanimé est supérieur au vivant parce qu’il est immobile, forme de « statue » qui reproduit un moment du monde des Idées. Le « phare tournant », déjà présent dans la critique d’Âmes solitaires de Hauptmann, représente l’esprit de l’homme en mouvement ; l’artiste est capable d’arrêter ce tournoiement et de fixer l’une des images du kaléidoscope de l’esprit, comme l’entomologiste « pique et collectionne le vol arrêté » d’un papillon en le fixant sur un tableau de liège — image d’une grande importance dans « Haldernablou ».
Cette rigidité de l’absolu est d’abord celle des os, qui représentent la forme parfaite de l’être humain, débarrassé de sa chair mortelle pour revêtir une forme pérenne. Haldern se plaint ainsi de son incarnation : « Nous, Pure Pensée, alourdis encore par notre corps trop de chair  » ; il s’agit de se faire un « corps de gloire », selon le vocabulaire de la théologie chrétienne , un corps doté d’une chair toute spirituelle et digne de séjourner dans l’éternité après la résurrection. Les organes qui symbolisent l’absolu sont toujours « de gloire » dans les Minutes. La mandragore, symbole du Grand Œuvre alchimique, synthèse de l’univers qu’elle résume dans son microcosme, possède ainsi une « main de gloire  », comme la chauve-souris, monstre ailé qui représente une autre forme de détachement des contraintes terrestres  ; les yeux d’Haldern sont des « yeux de gloire  ». Pour se faire un corps de gloire, il faut détruire la chair mortelle, afin de faire apparaître les os éternels. La « Berceuse du mort pour s’endormir » développe la même image de la pérennité des os, derniers vestiges de l’homme après la mort :
Puissent mes os rester intacts
dans leur fourreau de chair compacte,

rester intacts jusqu’à l’heure
où se débat le corps qui meurt,

où la peau fait comme une vitre
transparente à l’âme, et se vitre

l’œil de méduse à tentacules ...
On retrouve également ici une constellation d’images typiques de Jarry : le squelette redevient semblable après la mort au fœtus dans un bocal, la peau transparente laissant apparaître l’âme et les os, forme primordiale figée par l’œil de méduse dans une attitude éternelle. Le corps-prison s’efface, tandis que l’œil du mort se vitrifie et devient regard médusant, semblable au regard du diable depuis l’étoile Algol. De la même manière, les hiboux et les chouettes, ces messagers de l’absolu, laissent sortir leurs augures par leur « pures lèvres de cornes  », instruments rigides parfaits pour dévoiler des vérités éternelles.
Mais l’ivoire des os désigne aussi pour Jarry une autre forme de rigidité absolue, celle du phallus en érection. L’Être est assimilé dans « Être et vivre » à un sexe rigide, qui peut retomber dans le Vivre mortifère s’il perd sa raideur essentielle, que ce soit par « la stérilité » — car « Tout organe au repos s’atrophie » — ou par « le stupre  ». Le sexe de Dieu apparaît également dans les « prolégomènes de Haldernablou », comparé simultanément à l’ivoire d’une tour, à un crâne et à un œil de caméléon, autres images de l’absolu : « je vis son Phallus sacré, que les Indous appellent Lingam, ramper à travers un temple croulant. Il inclina sa tour d’ivoire, et son crâne naïf qui n’a point encore de suture sagittale, pareil à l’œil d’un caméléon albinos . » Le sexe rigide imite la fixité de la position divine, il devient une sorte de pivot du monde, un autre phare. Le phare a d’ailleurs également été choisi par Jarry comme symbole de l’absolu à cause de sa forme phallique, dont il a parfaitement conscience, comme le montre une citation de Tristan Corbière dans le Faustroll : « Un phare b… dans la tempête, dit Corbière ; un phare lève le doigt pour signifier de loin la place du salut, de la vérité et du beau . » Le poème de Corbière, « Le Phare », concentre une série de métaphores que l’on retrouve chez Jarry, le phare étant comparé tour à tour à un œil, un phallus en érection, une chandelle, un crâne chauve :
Phœbus, de mauvais poil, se couche.
Droit sur l’écueil :
S’allume le grand borgne louche,
Clignant de l’œil.

Debout, Priape d’ouragan,
En vain le lèche
La lame de rut écumant...
— Il tient sa mèche.

Il se mate et rit de sa rage,
Bandant à bloc ;
Fier bout de chandelle sauvage
Plantée au roc !

— En vain, sur sa tête chenue,
D’amont, d’aval,
Caracole et s’abat la nue,
Comme un cheval ...
Les lampadaires, cierges et autres « chandelles vertes » sont également mis en parallèle avec la rigidité du phallus chez Jarry, entrant dans une constellation d’images qui aboutit à faire correspondre le sexe, l’œil et le cierge. Les larmes et les gouttes de cires deviennent des équivalents du sperme, corroborant ainsi la théorie de Jarry selon laquelle la vision est une création : le « nerf optique » est semblable à « la queue d’un spermatozoaire  » — les pleurs sont d’ailleurs une image traditionnelle de l’éjaculation . Les colonnes, omniprésentes dans les Minutes, sont une autre incarnation de cet absolu phallique, qui voit dans le pal une de ses actualisations les plus réussies. Le pal, tel qu’il apparaît dans la section « Guignol » des Minutes, est à la fois un sexe en érection et un instrument de mort, destiné à projeter dans l’absolu les victimes de son supplice . Il ne faut évidemment pas voir dans ces métaphores une forme d’obsession d’un Jarry qui chercherait sans cesse à cacher, derrière tous ses textes, l’image du sexe masculin, comme tend à le montrer Michel Arrivé . Le Phallus ou Lingam est d’abord une image issue des théories occultistes, une image de la génération, représentant plus particulièrement le principe masculin créateur ; ainsi, pour Éliphas Lévi, « Le principe créateur, c’est le phallus idéal  ». Mais Jarry pouvait se contenter de lire ces théories, une fois de plus, chez Remy de Gourmont, dans Lilith par exemple, qui est prépublié dans les Essais d’art libre en 1892. Lilith, la première femme d’Adam selon certaines traditions, subissant les assauts de Satan, s’écrie : « Iod, ô mâle, Dieu et Phallus, axe du monde et axe de l’Esprit  ». On retrouvera ce type d’invocation dans César-Antechrist ; notons simplement que le Phallus équivaut au principe masculin à l’œuvre dans l’univers. Jarry récupère donc un symbole occulte assez galvaudé qu’il réinvestit dans son œuvre.
Il reprendra dans Messaline et dans Le Surmâle cette image de l’absolu comme un phallus en érection, qui se surimpose à une autre image, celle de la statue. L’impératrice Messaline cherche le Phallus, principe positif qui manque à sa féminité pour atteindre l’absolu. Ce qu’elle désire, c’est la rigidité éternelle du sexe en érection ; ses exploits de prostituée lui permettent de l’atteindre en partie, comme l’indique le célèbre vers de Juvénal sur sa rigida vulva, cité par Jarry. Cette rigidité féminine absolue, cette fusion du principe féminin et du principe masculin, est incarnée par la statue de la Louve romaine, qui représente à la fois la Mère nourricière et la Ville, le pouvoir de procréation et le pouvoir politique. Mais le seul moyen d’être statufié, c’est de mourir : on érige une statue lors de l’apothéose des empereurs, lors de leur transformation en dieu par leur mort terrestre. Messaline cherche cette déification dans le présent, mais c’est la raideur cadavérique qui signe la fin de sa quête. Le phallus idéal, toujours dressé, c’est finalement le glaive du soldat qui l’exécute, la projetant dans l’infini de la mort .
Dans l’Amour absolu, la rigidité magnétique de Miriam est également le résultat d’une forme de pygmalionisme inversé, Emmanuel Dieu fixant dans une forme définitive le corps mortel de Varia, à la manière de l’Edison de L’Ève future, qui recrée pour Lord Ewald une muse immortelle : « Monsieur Dieu, en créant Miriam, a été le sculpteur d’une Vénus qui est arrivée en l’an Premier de notre vingtième siècle sans cette infirmité, plus signe de vieillesse que la chute des cheveux, celle des bras . » Miriam, le double éternel de Varia, est « Statue ». Le seul vœu possible d’un artiste est de créer une telle beauté inaltérable, et Jarry traite avec ironie le sculpteur qui voudrait au contraire rendre mortelle sa création : « Ô le désespoir de Pygmalion, s’il n’eût pas été un fourneau, qui aurait pu créer une statue et qui ne fit qu’une femme  ! » Après avoir assassiné symboliquement Varia en la faisant coucher avec son mari, provoquant sa déchéance physique et son « expulsion hors de l’Absolu », Emmanuel retrouve la véritable Miriam, inchangée, sous la forme de « la statue de l’Itron-Varia  », la Vierge foulant le dragon, à jamais figée dans sa posture.
La rigidité est ainsi toujours le signe de l’absolu, qu’elle soit érectile, cadavérique, cataleptique ou minérale. Le regard médusant du génie en suspens sur l’étoile Algol fige l’univers dans une forme parfaite mais morte ; on ne peut atteindre l’absolu sans renoncer à la vie.

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