La synthèse selon Jarry - Corps astral et décapitation (10)

Publié le par L'Ombre

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Jarry trouve dans la théorie occultiste du corps astral une autre image de l’accession à ce point de vue absolu ; pour Patrick Besnier, « le recours à l’‘‘astral’’ paraît surtout engendrer les métaphores d’un arrachement au temps, une donnée fondamentale de l’esprit de Jarry et de son ambition créatrice  ». Selon cette théorie, très répandue dans les ouvrages d’occultisme de l’époque, il existe trois plans du monde distincts, correspondant à trois organes du corps humain. Le monde est divisé entre un plan psychique, divin, un plan terrestre, corporel, et un plan astral, plan intermédiaire entre les deux, qui permet le passage du psychique au corporel, comme le résume Papus dans son célèbre Traité élémentaire de sciences occultes, maintes fois réédité après sa première parution en 1888 :
Entre ce plan supérieur et notre monde physique, visible, il existe un plan intermédiaire chargé de recevoir les impressions du plan supérieur et de les réaliser en agissant sur la matière, de même que la main de l’artiste est chargée de recevoir les impressions du cerveau et des les fixer sur la matière.
Ce plan intermédiaire entre le principe des choses et les choses elles-mêmes, c’est là ce qu’on appelle, en occultisme, le plan astral.
Le plan astral permet donc l’incarnation des essences spirituelles dans le monde. L’homme, microcosme, est lui-même divisé en trois parties : « Dans chaque homme trois parties se montrent : le ventre, la poitrine, la tête. » Chacun de ces organes est relié à un corps supérieur : « le corps, la vie ou l’esprit, et l’âme . » Jarry connaît ces doctrines, comme le montre ce passage des Jours et les nuits : « Son corps marchait sous les arbres, matériel et bien articulé ; et il ne savait quoi de fluide volait au-dessus, comme si un nuage eût été de glace, et ce devait être l’astral ; et une autre chose plus ténue se déplaçait plus vers le ciel à trois cents mètres, l’âme peut-être, et un fil perceptible liait les deux cerfs-volants . » Sengle est divisé en trois corps, un corps terrestre, un corps astral, et l’âme, reliés tous trois par un fil — ce qui fait de la théorie du corps astral un autre avatar de l’art des marionnettes, l’âme dirigeant depuis son séjour céleste le corps comme un pantin. Le but du génie est de se détacher de son corps terrestre pour profiter d’un point de vue surplombant sur le monde, de partir en « voyage astral » en quittant momentanément son corps de chair sous la forme de son double astral, tout en restant attaché par un fil, forme de cordon ombilical.
Le plan astral est un plan synthétique, qui n’est pas astreint à la temporalité. Dans les « paralipomènes », Aster, obligé de revenir brutalement de son périple astral dans son corps terrestre pour prononcer une formule d’exorcisme, fait l’expérience du décalage temporel entre le monde idéal et le monde terrestre :
« AV NOM DV PÈRE… » Le borborygme s’arrache de ses lèvres comme de l’anus d’un chien. Les paroles de rêves étaient parlées avec la pensée rapide, et maintenant il a dû mouvoir des lèvres de chair ; et pour cela rappeler son corps astral voyageant, qui a dû ébranler les lèvres aussi rugueusement que la pile un cadavre.
On peut noter la similitude de la temporalité astrale avec celle de la drogue : les « propos des assassins » des Jours et les nuits font partie de ces « paroles de rêves » échappant à la lenteur de l’incarnation terrestre : « Les propos se répliquaient avec une vitesse exagérée, coupés de silences inévaluables  ». La séparation du corps astral et du corps terrestre peut en effet être produite par l’expérience de la drogue : dans « L’opium », l’envol hors du « cadavre » du fumeur d’opium se produit comme une sortie du corps astral : « Et mon corps astral, frappant du talon mon terrestre corps, partit pèlerin, laissant en mes nerfs un frémissement de guitare . » Si Sengle peut apercevoir simultanément son corps astral et son âme, c’est parce qu’il se trouve « dans un état d’esprit tel que s’il avait pris du haschisch  ».
Le corps astral prend souvent chez Jarry la forme d’un cerf-volant, cagoule envolée ou masque de chouette effraie : « Le cerf-volant de nos cagoules / Suspend son spectre aux lointains comme des masques d’effraies . » Il peut aussi se réduire à une simple tête reliée par un fil au corps terrestre, selon une image issue d’un conte chinois :
Et il avait lu dans un livre chinois cette ethnologie d’un peuple étranger à la Chine, dont les têtes peuvent voler vers les arbres pour saisir des proies, reliées par le déroulement d’un peloton rouge, et reviennent ensuite s’adapter à leur collier sanglant. Mais il ne faut pas qu’un certain vent souffle, car, le cordon rompu, la tête dévolerait outre-mer.
Mais la référence à un conte chinois n’est que seconde : Jarry investit ici l’image des têtes chinoises volantes d’un sens qu’il avait déjà mis au point auparavant. Le crâne ailé, autre forme du corps astral, apparaît en effet fréquemment dans les Minutes ; Haldern jette ainsi les corps de ses victimes à sa « veilleuse de la tête de mort » aux « deux creuses ailes  », « tête de mort qui bées avec tes ailes d’épervier  ». On retrouve ici l’image du crâne comme centre de réception des rayons lumineux, phare-argus volant capable d’échapper à la contingence terrestre. La décapitation devient alors naturellement une forme de libération, de séparation entre l’esprit et le corps. Les premiers textes de Jarry étaient pourtant critique envers la décollation, témoin ce passage des « Visions actuelles et futures », publiées en mai-juin 1894 : « la Guillotine est vandalisme paralogique : elle prive le corps (si l’on veut le conserver au mur) de son suspenseur naturel ; elle réduit à la dualité la triple gaîne de bambou de la triple âme platonicienne, rompt l’équilibre sans épithumial profit, force perdue. — Qui sait pourtant si cette force ne se résout pas en pensée, et si le sexe du décapité n’a pas conscience  ? » Cette théorie, sans doute redevable de certains écrits occultistes comme ceux de Stanislas de Guaïta, cède bientôt la place à une valorisation de la décapitation, envisagée comme une projection vers l’absolu. Dans les « paralipomènes », Aster décapite ainsi un mystérieux personnage en serrant son cou entre ses genoux, afin de l’envoyer dans le royaume céleste :
Ô ne dressez pas les cheveux comme sous mon bras triomphant, mon bras aux muscles de potence, la tête vierge de l’enfant dont le sang clair depuis cent ans fond comme la cire d’un cierge sur les trois lampes du silence. Un jour, maudit au regard fou, j’avais crispé mes deux genoux sur ses épaules. Et mes pieds virent leurs muscles en vols pliés battre comme les pleurs d’un cœur ou des paupières. Et je vis s’allonger son cou aminci comme un sablier, son cou dont les tendons partirent avec un bruit de boucliers percés par les clous des fanfares, comme des cordes de guitare sous les doigts qui les ont liées.
Et le roucoulement étrange de l’âme lancée de son cou parmi la phalange des anges siffla dans le ciel noir comme l’essor effeuillé des ailes d’une chauve-souris.
On retrouve ici deux images centrales de l’Être selon Jarry, le sablier et la guitare, qui font partie dans « Être et vivre » des symboles de la Vie plurielle dans le temps, « vie dans la boîte de guitare du temps qui le moule  ». Le narrateur serre les genoux sur le cou de sa victime au point de la décapiter, sa tête partant comme une ampoule de sablier cassée par le milieu, son âme s’échappant de son cou. De plus, il s’agit sans doute ici, sous le masque d’une décollation, d’une scène de masturbation : on sait que Jarry emprunte à Lautréamont la scène du cheveu de Dieu, découvert dans une maison de passe, tout en interprétant ce cheveu comme un phallus : « Phallus déraciné, NE FAIS PAS DE PAREILS BONDS  ! ». La « tête vierge de l’enfant » qui dresse ses cheveux représente sans doute un sexe en érection, comme semble le confirmer le passage des « prolégomènes » qui compare le phallus de Dieu à un « crâne naïf  », c'est-à-dire à un crâne d’enfant. L’allongement du cou peut ainsi désigner l’érection progressive du narrateur, et « l’âme lancée » son éjaculation. La décapitation est ainsi assimilée à une forme d’éjaculation, et donc de création : le sperme est une image de l’esprit, et dans César-Antechrist, le Bâton-à-Physique projette « loin des sexes terrestres le riz cérébral de [s]on sperme nacré . » L’onanisme est ainsi la seule forme de sexualité autorisée au génie égoïste, semblable à la locomotive apostrophée par Haldern :
Dieu avare, tu retiens de ton trident les deux astres noirs près de jaillir à la gauche et à la droite de tes horizons. Tu Demeures, Dieu un, qui ne veux point de fils qui t'amoindrirait par héritage, et qui créas la Terre, ronde sous ta griffe de cachet, comme la pustule le crapaud. Tu te suffis à toi-même, Onan du métal ton sexe, et qui baptisas Malthus d'un jet de ta bave bouillante.
Décapitation et masturbation sont des images de l’envol de l’esprit hors de la prison du corps céleste, la tête coupée devenant un nouvel astre semblable à l’étoile Algol, un œil céleste. Emmanuel Dieu, qui attend en prison sa décapitation, incarne parfaitement cette théorie :
Étoile militante vers les triomphantes, la tête toute en œil des lampadaires implore qu’on la délivre de son cou ombilical.
Que sait-on si les comètes, suivies d’un éclaboussement de rupture, ne sont pas les gourmes de l’affranchissement des lampes ?
Les comètes anoures , selon plusieurs, sont les anges.
Emmanuel Dieu attend l’heure sidérale que sa tête s’en aille.
Les lampadaires, ces incarnations du regard chez Jarry, souhaiteraient subir la décollation pour devenir des étoiles filantes ou des anges. Le décollement est une nouvelle naissance, par le détachement du cou-cordon ombilical ; le crâne détaché devient une comète, tout comme les lampadaires, symboles de l’œil omniscient désirant se séparer de leur attache terrestre.
La décapitation accomplit ainsi la quête de perfection sphérique de Jarry, issue de sa connaissance des opuscules du Dr Misès, pseudonyme de Gustav Theodor Fechner, philosophe et psychologue allemand en qui Freud a reconnu l’un de ses prédécesseurs, et que Jarry mentionne à plusieurs reprises. Selon Fechner, l’« homme est un microcosme, c'est-à-dire un univers en réduction ; la philosophie et la physiologie s’accordent à le démontrer. Son organe le plus noble est une sphère nourrie de lumière, telle que le deviendra l’organe le plus noble du plus grand univers, à ceci près que son développement sera autonome et sans fin . » L’avenir de l’homme est de devenir une simple sphère, image de la perfection, un œil unique détaché du corps : « Tous ce que nous ne voyons chez l’homme qu’en cours d’évolution, en phase transitoire, sera achevé chez la créature supérieure. Le cerveau se sera réparti autour de l’œil et l’entourera comme son corps, où circulera de l’éther nerveux au lieu d’une grossière masse sanguine comme dans notre corps ; mais cela n’empêchera pas que la lumière pénètre au plus profond . » L’achèvement de cette évolution sera semblable à une décollation, déjà sensible par l’élévation de la tête humaine : « toutes les parties du corps dont l’existence et la signification ne sont dues qu’à leur rapport avec la Terre, seront supprimées. / Ainsi chez l’homme la tête se détache-t-elle en partie, grâce au cou, du reste du corps et aspire à s’envoler vers le Soleil, tout en luttant contre la pesanteur ; mais les pieds la maintiennent encore au sol . » L’homme parfait sera ainsi devenu semblable aux anges, qui sont « des planètes vivantes  », nouvel astre dans l’univers. Ces théories sont résumées par Ubu dans « L’art et la science » : « La sphère est la forme parfaite. Le soleil est l’astre parfait. En nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme ; sinon l’œil, miroir de cet astre et semblable à lui. / La sphère est la forme des anges . » Détaché du corps, le crâne devient semblable à une étoile, point de vue dégagé de la temporalité ; mais une fois de plus, la mort est une étape nécessaire à cette envolée vers l’absolu.

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