Aurélia ou la double contrainte

Publié le par L'Ombre

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Sans vouloir empiéter sur le prochain livre de Pacôme Thiellement, l’Homme électrique, qui traitera amplement de ce sujet, je ne peux m’empêcher de livrer quelques réflexions sur Aurélia de Nerval, que je viens de relire, où la gémellité joue un rôle primordial.
Nerval décrit dans ce récit un état de confusion entre la vie et le rêve qui va bien plus loin que la simple hallucination :

Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, - et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l'on appelle l'illusion, selon la raison humaine.
Vivre simultanément dans le monde et en songe, c’est obéir à une double contrainte : la totalité de ses actions doit convenir à la fois au monde réel et au monde du rêve. Le monde matériel et le monde spirituel coïncident structurellement ; tout objet, toute action prend un sens double, un sens réel et un sens onirique :
Les personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude, c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas compte, puisqu'elles n'étaient pas en esprit comme moi.
La trame superficielle du temps devient dès lors une vaste allégorie ; l’état de gémellité spirituelle équivaut à une métaphorisation de l’existence tout entière. Nerval, dans Aurélia, fait l’expérience de vivre en poésie, et le monde n’est plus que la mise en scène d’un spectacle cosmique dont nous avons conscience en songe :
C’est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée.
La conclusion est malheureusement insupportable pour le narrateur : si tout objet terrestre n’est que la métaphore d’un objet spirituel, lui-même n’est que l’ombre d’un autre, un double qui est sa véritable raison d’être, un esprit qui est la source réelle de toutes ses décisions. Nous ne sommes que les marionnettes d’un jeu qui nous dépasse ; nous donnons à nos actions des motivations factices, et nous nous faisons souffler notre existence. Notre corps bouge selon des angles qui nous échappent, et notre pauvre esprit conscient motive après coup ce qu’il ne fait que subir en se croyant maître de ses agissements :
Une idée terrible me vint: "L'homme est double", me dis-je. - "Je sens deux hommes en moi," a écrit un Père de l'Eglise. - Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le bon et le mauvais génie. "Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile...
Dans Aurélia, ce double qui nous agit vient s’incarner dans le monde – à moins que Nerval n’assiste à la dépossession au point de se voir agir autre :
Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance éternelle?" Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia n'était plus à moi!... je croyais entendre parler d'une cérémonie qui se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était le mien, et où l'autre allait profiter de l'erreur de mes amis et d'Aurélia elle-même.
Le double, le sosie que Nerval dit avoir entrevu dans un corps de garde, qui a été emmené par erreur par ses amis, est une partie de lui-même, son moi de rêve, incarné et séparé. Nerval paie ainsi le prix de sa descente dans le monde des rêves, de sa tentative de ramener, nouveau Prométhée, du monde inconscient le feu de la connaissance ; tel Orphée, d’avoir voulu reprendre Eurydice/Aurélia aux Enfers. Il a voulu utiliser le rêve comme un moyen de  « communication avec le monde des esprits » :
C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret. - Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de le nouer dès à présent?
Le rêve, une « chimère attrayante et redoutable » – Nerval n’utilise sans doute pas innocemment un terme qui sert de titre à des poèmes touchant eux aussi aux rapports entre la vie et le songe. La chimère est cet être double qui parvient à faire correspondre deux réalités disjointes habituellement ; la chimère est une métaphore charnelle, un double-sens incarné dans le monde, la matérialisation du lien entre la terre et le ciel. Il faut déchiffrer dans le rêve le rapport qu’il entretient avec le monde réel, comprendre ce qu’il dit de la réalité :
Dès ce moment, je m'appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls les rapports apparents, - et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de certains tableaux semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels qui s'agitent sur l'eau troublée.
Mais le narrateur va trop loin dans sa quête ; il est interdit aux hommes de comprendre dans cette vie le sens de leur existence :
Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où mon âme puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! [...]
Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes; - pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit désolé qui vivifiait mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais destiné au désespoir ou au néant.
La psychanalyse a voulu réduire ce double à un inconscient bien délimité, personnel et facile à contenir. L’expérience que décrit Nerval dans Aurélia démontre que l’aliénation est le lot de tous ; que la conscience n’est qu’un îlot illusoire de stabilité, et que tenter de la maintenir artificiellement par des cures est un acte naïf et dangereux. Les schizophrènes ont toujours raison ; c’est le reste de l’humanité qui se leurre. Nous vivons constamment dans la double contrainte, mais la plupart des hommes ne s'en rendent même pas compte.

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SPiRitus 10/08/2007 00:52

Il est juste que le nom de Ribot soit cité. Son influence a été grande sur nombre de symbolistes, et on l'oublie trop. Je pense à Remy de Gourmont, qui lui dédie son "Automate", et dont l'oeuvre narrative s'inspire à plusieurs reprises de ses théories sur les altérations psychologiques de la conscience. Pour ce qui est de la "dualité" du poète, je citerai aussi Saint-Pol-Roux. Les doubles pullulent dans ses proses. Et il va même plus loin : "le poète est l'entière humanité dans un seul homme", principe qu'il a réalisé dans des poèmes comme "La légende individuelle" et dans son théâtre : "Les personnages de l'individu", "Epilogue des saisons humaines", "La Dame à la Faulx", tragédie intérieure... Mais je glose hors des clous, prêcheur pour ma paroisse et prétexte pour redire à l'Ombre mon plaisir à le lire.

L'Ombre 10/08/2007 12:21

Merci pour ces remarques! Mais je dois ajouter que l'Ombre est jaloux des Féeries intérieurs, dont les articles sont d'une exhaustivité remarquable, et qui serviront de référence dans le futur.

Bartleby 09/08/2007 16:43

C'est une problématique centrale chez Nietzsche qui écrivait dans son Zarathoustra :

“Le corps est une grande raison, une multitude unanime, un état de paix et de guerre, un troupeau et son berger. Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison.”

Bartleby 09/08/2007 16:03

Juste un petit mot sur la dernière remarque de ce très intéressant article.
Je crois avec vous que la conscience n'est qu'"un îlot provisoire de stabilité" et une stabilité bien artificielle. Nous souffrons de platonite aiguë, de la tyrannie du principe de contradiction (votre pseudo en est-il un reflet ?). Cette volonté de cohérence imposée de plus en plus lourdement au sujet est la source de son aliénation. L'artiste s'en sort par la création puisque (parlons littérature) chaque personnage est l'expression d'une facette de la personnalité de l'auteur ; ce que veut sans doute dire le mot rapporté de Flaubert "Madame Bovary, c'est moi". Fernando Pessoa excelle dans l'expression de son "moi" et de ses contradiction par l'utilisation des hétéronymes et semi-hétéronymes et de leurs dialogues mutuels. Il me semble que l'un des principes du bonheur serait l'expression réelle de nos contradictions, de la richesse de notre moi ; ce qui est, hélas, impossible de par les impératifs sociaux qui exigent nécessairement cette fameuse cohérence. Qui n'a pas entendu un proche lui dire "tu n'es plus le même", etc. Dans "Pereira prétend" (un chef-d'oeuvre), Tabucchi (grand spécialiste de Pessoa, ce n'est pas un hasard) rappelle une doctrine psychologique passionnante développée par Ribot et Janet appelée "confédération des âmes". L'idée est qu'il y a plusieurs âmes en nous et que son unité n'est pas un préalable, mais n'est que le résultat de la pression sociale qui impose le retrait des autres âmes, retrait qui conduit bien évidemment à la frustration.
Désolé d'avoir tant écrit, mais je me suis restreint, il faudrait développer pour rendre tout cela compréhensible. Tant pis.

L'Ombre 09/08/2007 16:12

Si si, c'est très compréhensible! Tout à fait d'accord avec le rapprochement avec Pereira prétend et la théorie de Ribot. A noter que Jarry, qui traite des mêmes problématiques, est un inconditionnel de Théodule, et qu'il a noté soigneusement dans ses cahiers de cours de philosophie les exposés de Bergson sur la multiplicité des centres magnétiques nerveux et la présence d'une foule de doubles en soi...