La synthèse selon Jarry - Une mystique relative (11)

Publié le par L'Ombre

La quête d’un point de vue absolu, qui se confond avec la recherche de l’Être ou de l’Idée, état purement intellectuel et égoïste, rapproche le jeune Jarry de la « concrétion de l’abstrait » symboliste et de l’idéalisme platonicien. Le génie, en abandonnant son corps terrestre pour atteindre un point de vue absolu, ne suit qu’une des voie traditionnelle de l’ascèse mystique, pour se confondre finalement avec le point de vue divin. Sa subjectivité disparaît pour faire place à une vision omnidirectionnelle et atemporelle. Mais Jarry se détache rapidement de cet idéalisme mortifère, et propose un point de vue permettant de concilier l’absolu et la vie, une méthode pour conserver à la fois le dynamisme du Vivre et les repères fixes de l’absolu — une forme d’idéalisme subjectif ou d’absolu relatif.
Tous les éléments de cette quête mystique  sont mis en scène dans l’essai « Être et vivre », où Jarry, après quelques mois passés dans l’univers symboliste, propose déjà une réévaluation du champ de communication dans lequel il est plongé, et une méthode pour dépasser la tension entre Être et Vivre, entre l’absolu mortifère et l’absurdité de la vie dans le monde, entre la plénitude de sens d’une position divine et le néant d’un univers sans dieu ni point de repère. Cette opposition, c’est finalement celle entre l’idéalisme platonicien et le subjectivisme, qui traverse les textes symbolistes de cette époque, et que Jarry a pu lire, définie de façon particulièrement claire, dans la préface de Cœur double de Marcel Schwob en 1891 — et l’on sait que Jarry avait fait de Schwob l’un des piliers de son canon littéraire personnel, en lui dédiant Ubu Roi et en mettant dans Albert Samain (Souvenirs) son entrée dans le monde des Lettres sous la protection de cet écrivain.
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L’homme est essentiellement double selon Schwob, partagé entre « La Terreur et la Pitié », l’égoïsme et la charité, l’intériorité et l’extériorité, le destin personnel et l’histoire universelle :
L’organisme conscient a des racines personnelles profondes ; mais la société a développé en lui tant de fonctions hétérogènes, qu’on ne saurait trancher ces milliers de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un instinct égoïste de la conservation de l’individu ; il y a aussi le besoin des autres êtres, parmi lesquels l’individu se meut.
Le cœur de l’homme est double ; l’égoïsme y balance la charité ; la personne y est le contrepoids des masses ; la conservation de l’être compte le sacrifice des autres ; les pôles du cœur sont au fond du moi et au fond de l’humanité.
Ainsi l’âme va d’un extrême à l’autre, de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous .
L’homme est double parce que son organisme est composé à la fois de « racines personnelles profondes » et de « fonctions hétérogènes », d’une fonction centripète et d’une fonction centrifuge, diastoles et systoles. Le cœur double est l’expérience du discontinu, de la tension entre expansion et concentration, entre objectivité et subjectivité, entre l’absolu et le contingent. Les images des racines et des pseudopodes rendent compte de l’imbrication de l’homme dans le monde ; ce sont autant d’extensions qui l’éloignent de l’unité idéale de son Moi ou de l’unité cosmique. On retrouve ces images chez Jarry, qui définit également le Vivre comme une perte d’unité : « Vie égale action de sucer du futur par le siphon ombilical : percevoir, c’est-à-dire être modifié, renfoncé, retourné comme un gant partiel ; être perçu aussi bien, c’est-à-dire modifier, étaler tentaculairement sa corne amiboïde . » Atteindre l’état essentiel de l’Être, c’est faire cesser cette dualité : « Être, défublé du bât de Berkeley, est réciproquement non pas percevoir ou être perçu, mais que le kaléidoscope mental irisé SE pense . »
Cependant Schwob ne propose pas d’abandonner totalement l’un des pôles de notre dualité pour nous enfermer dans l’égoïsme ou disparaître dans l’objectivité divine ; nier la partie contingente de notre être ou son imbrication dans le monde serait une forme de suicide. Plutôt que de militer pour un idéalisme pur, un détachement du corps, il propose de réduire cette dualité en faisant coïncider le microcosme et le macrocosme. La structure de son recueil est ainsi censée imiter le parcours de l’histoire humaine, qui va de l’égoïsme à l’objectivité : « le but de ce livre […] est de mener par le chemin du cœur et par le chemin de l’histoire de la terreur à la pitié, de montrer que les événements du monde extérieur peuvent être parallèles aux émotions du monde intérieur . » Il est selon Schwob des moments miraculeux où des analogies secrètes apparaissent entre la vie intérieure et la vie extérieure ; où expérience intime et destin collectif se rejoignent, par des correspondances entre le microcosme et le macrocosme. Ce parallélisme qui permet la synthèse du singulier et du général, Schwob le nomme Symétrie. La symétrie est l’ordre caché de l’univers ; Schwob, comme il le signale en 1892 dans la préface du Roi au masque d’or, imagine un axe central qui distribue les valeurs, la résolution des contradictions passant par la recherche de ce centre idéal de l’univers, centre de la vision divine, point de vue permettant d’observer simultanément la totalité du monde et de résoudre en soi ses contradictions : « notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d’unir du Centre Suprême . » L’art doit retrouver la symétrie cachée du monde pour conduire le lecteur au point central de vision à partir duquel s’ordonne l’univers. La tension entre les deux pôles du cœur humain se résout d’elle-même par la délimitation d’un point central permettant leur fusion, un point se situant moins entre ces pôles qu’en dehors de leur temporalité. Les œuvres symétriques, incarnant à la fois les diastoles et systoles du cœur, permettent de mettre en scène, non un point de vue précis, mais le mouvement dynamique qui va d’un pôle à l’autre de la tension entre objectivité et subjectivité. La tension est donc résolue par l’événement de la lecture, non par l’indication par l’auteur d’un point fixe à partir duquel observer l’univers.
Schwob revient lui-même, dès la deuxième partie de sa préface, sur ces théories pour les critiquer ; mais ses premiers textes fonctionnent encore selon ce modèle de symétrie dynamique. Dans la préface de Schwob, Jarry a pu trouver des éléments lui permettant de comprendre le centre de vision absolue qu’il cherche non pas comme un pôle fixe, idéal et mortifère, mais comme le résultat d’un va-et-vient dynamique entre le subjectif et l’objectif. C’est ce qui explique que l’essai « Être et vivre », qui s’ouvre sur un éloge inconditionnel de l’Être, finisse par afficher la volonté de détruire l’idéal au profit de la Vie plurielle, qui autorise le dynamisme : « Tout meurtre est beau : détruisons donc l’Être . » Si l’absolu vaut mieux que le contingent, il ne peut cependant exister sans lui : c’est la succession des jours et des nuits qui permet de les distinguer. Jarry conclut donc son texte par une négation de l’Être, appliquant à son propre texte la logique pendulaire qu’il met en place : « l’Être est meilleur que le Vivre. Mais — casuistique licite — pour en paix avec ma conscience glorifier le Vivre je veux que l’Être disparaisse, se résolvant en son contraire. Jour et nuit successifs s’évitant avec adresse, demi-tons, coïncidants je les abomine ; et je révère l’ascension miroitante d’un des deux seuls . » Le continu ne permet pas de poser des valeurs ; c’est le discontinu, le passage du jour à la nuit, de la vie à la mort ou de la veille au sommeil, qui autorise l’homme à découvrir un moyen de sortir du temps. L’absolu que cherche Jarry cesse alors de se confondre avec un point de vue divin fixe, pour devenir un objet dynamique, produit par le mouvement même de tension entre Être et Vivre.

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