La synthèse selon Jarry: La symétrie (12)

Publié le par L'Ombre

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Le modèle de la création chez Jarry est fondé, comme chez Marcel Schwob, sur une forme de symétrie : c’est de l’alternance entre les deux principes contraires du monde, le positif et le négatif, que peut naître l’absolu véritable, un état hors du temps produit par le mouvement entre le subjectif et l’objectif. L’image du pendule prend dans cette perspective une importance capitale : le va-et-vient du balancier devient une image de l’alternance des contraires qui produit le Devenir. Le pendule est bien sûr également l’outil de prédilection du magnétiseur : le mouvement du pendule provoque la catalepsie, état absolu prouvant la toute puissance du magnétiseur sur son sujet. Chez Jarry, le pouvoir du pendule se fixe dans les yeux, dont les sphères jumelles sont comme deux états d’un unique regard ; Aster possède ainsi des « yeux de pendule  » ; la symétrie du regard était inscrite déjà dans « Être et vivre », avec les « deux Yeux Nyctalopes » au chrome « identique à soi-même  ». Mais le pendule est surtout, dans César-Antechrist, l’image du monde, conçu comme un aller-retour, un mouvement du positif vers le négatif, du Christ vers l’Antechrist, l’Apocalypse n’étant que le mouvement inverse de la création : « Christ qui vins avant moi, je te contredis comme le retour du pendule en efface l’aller. Diastole et systole, nous sommes notre Repos . » Les diastoles et systoles du cœur, déjà élues par Schwob comme symboles de l’alternance des contraires dans le monde, prennent évidemment une importance capitale dans cette théorie. L’histoire universelle n’est alors considérée que comme un mouvement nécessaire d’expansion et de concentration : Dieu n’a pas d’autre existence que ce devenir-même, il n’est pas le mouvement positif ou le mouvement négatif, mais la résultante de leur annulation réciproque : « Le jour et la nuit, la vie et la mort, l’être et la vie, ce qu’on appelle, parce qu’il est actuel, le vrai, et son contraire, alternent dans les balancements du Pendule qui est Dieu le Père . »
Ce mouvement pendulaire est également sensible dans l’alternance des jours et des nuits, nécessaire à notre perception de l’unité du monde. Dans Les Jours et les nuits, Sengle s’aperçoit ainsi « qu’il n’y a ni nuits ni jours (malgré le titre de ce livre, ce qui fait qu’on l’a choisi), et que la vie est continue ; mais qu’on ne s’apercevrait pas du tout qu’elle est continue, ni même qu’elle soit, sans ces mouvements de pendule ; et on vérifie d’abord la vie aux battements du cœur . » Le discontinu est ce qui permet de prendre conscience du temps, et ainsi d’en sortir : « Sengle cessa d’être actif, ce qui consistait pour lui à épier si l’Extérieur surnaturel s’occupait de lui construire ses œuvres, et prit conscience du temps par le discontinu des événements  ». Après avoir refusé l’incarnation temporelle, Jarry la valorise parce qu’elle seule autorise le mouvement par lequel l’être pris dans le temps peut en échapper dans une forme de Devenir supérieur.
Jarry définit ainsi un nouvel absolu, l’Être n’étant qu’un des pôles d’un système plus vaste qui le dépasse. « L’Acte prologal » de César-Antechrist offre une solution à la dualité de l’essai « Être et vivre » : "Voici les contraires : le Non-Être et l’Être, bras de fléau du Néant pivot ; l’Être et la Vie ou la Vie et la Mort ."
Un nouveau centre apparaît, qui n’est plus l’un des deux pôles mais le « Néant pivot », un centre dynamique autorisant le mouvement et naissant du mouvement :
Le signe Plus ne combattra point contre le signe Moins. Comme toute lutte, l’issue possible ne serait que l’anéantissement — car chaque adversaire est l’Infini — de l’un et de l’autre principe, — ou leur réconciliation. De l’accouplement monstrueux ou de la fécondation par le fleuve de la semence ovale éclora le zéro .
Ce Néant ou zéro, vide et œuf à la fois, prendra une importance capitale pour Jarry, qui voit en lui la virtualité absolue, supérieure à l’Être car disponible pour davantage d’actualisations, autorisant une pensée débarrassée du principe de non-contradiction. Issu de la pensée occulte, ce néant qui est aussi une virtualité rejoint celui que Villiers de l’Isle-Adam mettait au centre de son Andréide, le néant de l’idéalisme subjectif qui, vide de sens, peut prendre tous les sens. Mais le Néant selon Jarry ne se confond ni avec l’absolu divin ni avec l’absence de centralité du monde illusoire du subjectivisme pur. Il permet de dépasser ces deux conditions, en proposant une méthode pour acquérir davantage de puissance et retrouver un point de stabilité, même dynamique, dans un monde sans repère ; il permet, selon les mots de Jarry, de « vivre l’être », c'est-à-dire de faire coïncider Être et Vivre : « Lautréamont a vécu l’être. […] J’ai moi aussi le premier vécu l’être . » Vivre l’être revient à expérimenter simultanément les contraires, à se placer, encore vivant, dans un lieu absolu et atemporel — d’où la possibilité pour Jarry de vivre cette expérience « le premier » et en même temps que Lautréamont, malgré son incarnation mortelle plus tardive .
L’absolu relatif que propose Jarry comme image de la création est donc produit par un mouvement continuel entre subjectivisme et objectivisme : l’homme de génie est celui qui se montre capable d’incarner successivement le microcosme et le macrocosme, de saisir le mouvement du balancier du temps. On voit dès lors apparaître la possibilité d’une définition dynamique du sens d’un texte, et d’une certaine dépossession de l’auteur : si l’absolu littéraire que recherche l’homme de génie ne peut être inscrit directement dans l’œuvre, mais fait l’objet d’une délimitation en creux, la signification n’est plus de l’ordre du donné, mais du construit. Ce point est d’une importance capitale pour Jarry, puisqu’il lui permet de concevoir une œuvre en mouvement, définie au fur et à mesure de l’évolution littéraire de son auteur ; une œuvre dont les textes ne sont pas constitués par des signes fixes, mais par des éléments disponibles pour plusieurs interprétations possibles au cours de la lecture. En inscrivant son œuvre sous la logique de l’identité des contraires, Jarry s’autorise à jouer d’une polysémie dynamique – il pose les conditions du « colin-maillard cérébral », fondé sur l’absence de tout lien nécessaire entre signifiant et signifié.

Publié dans Thèse

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clovis simard 06/03/2012 17:44

Voir mon blog(fermaton.over-blog.com),No-25. - THÉORÈME DU TOUT. - UNE SYNTHÈSE DU MONDE ?