Une leçon de post-exotisme

Publié le par L'Ombre

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L’œuvre d’Antoine Volodine étant devenue celle que l’on sait, relire ses premiers romans, parus sous l’étiquette « science fiction » chez Denoël, pose plusieurs pièges au lecteur. Le piège des « œuvres complètes », tout d’abord : on ne peut s’empêcher de voir dans la Biographie comparée de Jorian Murgrave une première pierre dans l’édifice romanesque de Volodine, la mise en place de ses thématiques fétiches. L’avant-propos à la réédition de ces livres (Biographie comparée de Jorian Murgrave ; Un Navire de nulle part ; Rituel du mépris ; Des Enfers fabuleux) va d’ailleurs dans ce sens : attribué aux divers personnages qui apparaissent ensuite dans les récits de Volodine, tissage de voix dont l’auteur ne se veut que le porte-parole, ce texte préfaciel affirme que ces romans forment les « premiers parpaings de l’édifice post-exotique ». Volodine le redit souvent :

« s'il y a singularité dans mon parcours, c'est bien parce que je revendique la continuité littéraire de mon univers, non à partir de Lisbonne, dernière marge (Minuit, 1990), mais à partir de Biographie comparée de Jorian Murgrave (Denoël, 1985). Il n'y a pas eu «de la SF» puis «de la littérature». Il y a un continuum romanesque, un univers romanesque qui se bâtit titre après titre, avec des principes de cohérence qui sous-tendent la fiction, qui sous-tendent ses thèmes récurrents, sa logique culturelle schizophrène, et avec les techniques narratives qui conviennent pour traiter ces thèmes. » (Revue Prétexte 21-22)
 

Mais affirmons ici que la marque du genre reste inscrite dans ce texte : en reniant l’effet de lecture produit par l’inscription dans une collection de science-fiction, Volodine fait ce qu’il critique : prendre le parti du riche, de la culture d’État, du Monument (la collection Blanche de Gallimard) et renier ce qui ne s’insère pas bien dans la littérature bien-pensante : la science-fiction, les extra-terrestres, la violence véritable.

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Autre piège que le (re)lecteur doit éviter, celui de l’unité textuelle. S’affirmant comme une œuvre, la Biographie comparée de Jorian Murgrave ne cesse de tenter d’échapper aux classifications simples, à la linéarité narrative, à l’identification claire des personnages. D’une certaine façon, le texte de Volodine est bien plus poignant que ce que sa forme définitive peut le suggérer. De Jorian Murgrave, on n’apprend presque rien : être venu d’ailleurs pour jeter la guerre sur la Terre, tour à tour insecte, poulpe, moine ; chitineux ou mollusque, emprisonné ou en cavale, seul ou incarnation éphémère et multiple d’un état de rébellion toujours vivant à travers l’Histoire, Jorian Murgrave a le genre d’existence difficile à cerner du personnage de Palmer Eldritch dans le roman de Philip K. Dick auquel on ne cesse de penser en lisant Volodine. Ses gestes se perdent à la frontière entre rêve et réalité, et jamais le lecteur ne connaît le statut exact de ce qu’il lit : souvenir réel, songe dans le songe, extrapolation imaginaire, allégorie ? Il devient assez vite clair que ce Jorian n’est qu’un prétexte pour rassembler des textes dont la violence communicationnelle (dans le sens où le lecteur est souvent mis de côté, que jamais Volodine ne l’aide véritablement à comprendre ce dont il s’agit, quels êtres grouillent devant ses yeux) aurait été rédhibitoire pour la publication d’un premier roman, si ce mot a un sens pour ce dont il est question ici. Jorian Murgrave n’existe pas : il sert de prête-nom à une foule de créatures issues d’une pratique d’écriture pulsionnelle et sauvagement égoïste, avec "l'absence totale de la reconnaissance d'un lecteur possible." Le caractère anarchique du récit est son état initial, et c’est ce qui en fait la force ; Volodine sera moins convaincant avec Le Nom des singes par exemple, où la fragmentation est conduite, pensée, mise en scène par l’auteur. Ici, on comprend véritablement la volonté de Volodine de n’être qu’un chaman, un passeur de voix, entrant en communication avec des strates indépendantes de son esprit.
Le seul vrai modèle de Jorian Murgrave, c’est Maldoror – lui aussi fragmenté, lui aussi adepte d’une violence que l’auteur semble avoir du mal à retenir dans les bornes du langage. On pense sans cesse à Lautréamont en lisant la Biographie comparée : dans cet univers paranoïaque, l’enfance est décrite comme une saison de soumission à une autorité despotique, entourée de camarades sadiques qui n’ont d’autre but que de faire souffrir les plus faibles. Les personnages se métamorphosent, font pousser des tentacules, des articulations non-humaines. Les images claquent : « courir était recevoir sur la figure la caresse assez inamicale d’une moufle de bois ». Volodine a beaucoup lu Kafka, Dostoïevski et Isidore Ducasse, et il en a retenu la leçon.

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a.w. 21/08/2007 21:02

C'est une provocation, cher palotin !

Volodine, bien que je n'ai pas (encore) lu ses quatre premiers textes, est un de mes auteurs favoris. Il faut lire "Lisbonne dernière marge".

palotin 21/08/2007 14:29

Pas encore de commentaire sur ces livres qui ont l'air si bizarres! Qui en a lu, qu'est-ce que vous en pensez?