Autre chose

Publié le par L'Ombre

Pris par mes obligations éducatives, je trouve quand même le temps de poster, pour la première fois, un petit conte qui m'a chatouillé l'esprit ces derniers jours. Pas moyen de se gratter là, alors je le mets en ligne pour m'en débarrasser; à vous d'en faire ce que vous en voudrez.

Le dernier livre ou L’anti-Babel

Lorsqu’il avait été condamné à la prison à perpétuité dans un établissement de haute sécurité, Jorge avait obtenu le droit d’emporter un livre avec lui. Les procédures avaient été longues, les pinailleries ridicules : on avait désossé son roman pour éviter tout accident, la couverture en carton semblant offrir dans l’esprit des gardiens un éventail d’armes potentielles insoupçonné. Jorge n’avait pas réfléchi une seconde à la façon dont il aurait pu transformer son livre en instrument physique d’évasion ; il n’avait pas même pris le soin de choisir sérieusement le titre de l’ouvrage qui serait son dernier lien avec la littérature. Les jeux d’îles désertes, les listes de préférence l’avaient toujours ennuyé, et lorsqu’il avait demandé à sa sœur de lui ramener un livre, il n’avait prononcé aucun titre. Un livre, c’est tout ce qu’il voulait : un objet pour tromper son ennui, un compagnon dans lequel plonger son esprit et tenter de vivre par procuration à l’extérieur. Lorsque les gardiens lui avaient glissé la chose dans l’encoche de la porte de sa cellule, il avait eu du mal à la reconnaître. Enlever la couverture n’avait pas suffit à rassurer ses geôliers. Les pages avaient été détachées et assemblées en un long rouleau, à la manière des manuscrits antiques. Le tout avait été plastifié pour qu’il ne puisse le déchirer, et les bords en avaient été émoussés, sans doute pour empêcher qu’il se coupe les veines avec une feuille trop tranchante.  Il se retrouva à lire accroupi, déroulant son rouleau comme un scribe égyptien ; on l’avait privé de tout, jusqu’à sa posture de lecture, jusqu’au contact du papier sur les doigts, jusqu’au plaisir de tourner une page, de soupeser les feuillets restants pour mesurer son avancement, de feuilleter rapidement en arrière pour revoir un détail. Peu lui importait à présent. Il s’enfonça dans la lecture comme dans un bain de Léthé ; il décida de se fondre dans les phrases qui lui étaient offertes au point d’oublier la forme du livre, la position de son corps, les quatre murs qui l’entouraient.

Il mit un certain temps à reconnaître ce qu’il lisait, car la bienfaisance des gardiens n’était pas allé jusqu’à lui donner le titre de l’ouvrage et le nom de son auteur, disparus avec la couverture. Il s’agissait en tout cas d’une histoire de cow-boys et d’indiens, de grandes plaines, de voyages ; c’était ce qu’il lui fallait. Après quelques pages il reconnu le nom de Winnetou : il allait passer le restant de ses jours avec Karl May, un auteur prisonnier, une âme sœur en quelque sorte. Il allait s’évader mentalement avec le produit d’un esprit qui ne connaissait pas l’Amérique qu’il décrivait. L’idée lui plaisait assez, de recentrer dans une cellule un texte écrit pour s’enfuir. Une seule chose lui faisait peur : retrouver les barreaux en filigrane dans le texte.

Pour tromper la finitude de son cachot, il choisit de lire le plus lentement possible. Il se mit à interpréter patiemment ce livre comme si chaque phrase, chaque mot étaient lourds d’une pensée illimitée. Il tissa des liens insoupçonnés entre les personnages, imagina des scénarios alternatifs pour expliquer de plusieurs façons la même scène. Le moindre objet, il le dessinait mentalement en détail ; il s’interrogeait sur les couleurs, la mise en scène, construisait en esprit un théâtre où les acteurs de ce western rejouaient incessamment un chapitre jusqu’à atteindre la perfection d’un John Ford.

J’aimerais vous dire qu’il s’échappa finalement dans son livre, qu’il y vécut éternellement, qu’il trompa son ennui et se racheta par la lecture. Mais c’est faux. Il n’avait que lui à projeter dans cet espace de signes ; une fois la visite achevée, après plusieurs relectures, sans nouvelles expériences à remettre en perspective, sans émotion inconnue à revivre à travers ces personnages, il n’y avait plus que lui. Lui seul dans sa cellule, avec un rouleau de papier.

Il n’y a pas de pire prison qu’un livre.

Publié dans Ecriture

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a.w. 02/02/2008 18:51

Ecoute, chère Ombre, depuis que j'ai lu ton texte je n'arrête pas de me couper les doigts avec du papier, du carton, des livres.
Quatre fois cette semaine ! Dont la plus belle dans le pouce droit aujourd'hui : exactement 1 cm.
Y a-t-il un bureau des réclamations sur ce blog ?

Le Théope 31/01/2008 14:10

John Ford? Jasper Fforde, oui!

L'Ombre 01/02/2008 18:16

Je ne connaissais pas, mais maintenant j'ai envie de lire!

isabelle mercier 30/01/2008 11:09

ça me fait penser au scriptorium, je ne sais pas pourquoi.

a.w. 28/01/2008 23:18

Notre mystagogue préféré a encore frappé !