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Linteau

Mercredi 30 mai 2007

À propos du livre de Manguel, je relisais chez lui un passage de Sylvie et Bruno de Lewis Carroll concernant une bibliothèque idéale fondée sur une synthèse mathématique :

Je veux dire, si nous appelons les idées des facteurs mathématiques, ne peut-on dire que le plus petit commun multiple de tous les esprits contient celui de tous les livres ; mais pas l’inverse ? […] si nous pouvions seulement appliquer cette règle aux livres ! Vous comprenez, en trouvant le plus petit commun multiple, nous retranchons une quantité où qu’elle intervienne, excepté dans le terme où elle est élevée à sa plus haute puissance. Ainsi nous devrions effacer chaque idée consignée par écrit, excepté dans la phrase où elle est exprimée avec la plus grande intensité. […] La plupart des bibliothèques perdraient beaucoup en quantité, mais pensez à ce qu’elles gagneraient en qualité !
Dans cette bibliothèque, seuls les phrases les plus significatives survivent aux ciseaux d’un conservateur maniaque de la répétition. On n’est pas loin du principe des linéaments que Jarry proposera quelques temps après : en faisant de la Pataphysique la « science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité », il définit les conditions d’une esthétique de la synthèse, qui se contente de tracer les contours primordiaux des objets pour pouvoir leur accorder par l’imagination tous les sens possibles. Ubu pourrait ainsi incarner dans une bibliothèque l’essentiel du théâtre mondial :
Le swedenborgien docteur Misès a excellemment comparé les œuvres rudimentaires aux plus parfaites et les êtres embryonnaires aux plus complets, en ce qu'aux premiers manquent tous les accidents, protubérances et qualités, ce qui leur laisse la forme sphérique ou presque, comme est l'ovule et M. Ubu, et aux seconds s'ajoutent tant de détails qui les font personnels qu'ils ont pareillement forme de sphère, en vertu de cet axiome, que le corps le plus poli est celui qui présente le plus grand nombre d'aspérités. C'est pourquoi vous serez libres de voir en M. Ubu les multiples allusions que vous voudrez, ou un simple fantoche, la déformation par un potache d'un de ses professeurs qui représentait pour lui tout le grotesque qui fût au monde
déclare Jarry avant la générale de sa pièce. Par l’oubli, il ramène ses idées à des schèmes généraux qui peuvent servir dans toutes les situations, qui peuvent être interprétés à leur guise par des lecteurs paranoïaques. Car ce qui importe finalement, ce sont moins ces linéaments vides de sens que les exceptions, que la Pataphysique veut étudier à rebours des sciences traditionnelles, entichées du général : s’il faut oublier le secondaire, c’est pour mieux en retrouver toutes les formes possibles en imagination.
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Dans la bibliothèque de Lewis Carroll, peut-être pourrait-on alors se passer également de la phrase où une idée est « exprimée avec le plus d’intensité » ; car des idées si courantes qu’on puisse les retrouver dans tous les livres à des degrés divers, cela n’importe guère, et le lecteur peut de lui-même les concevoir. Non, relisons la préface des Vies imaginaires de Schwob, et ne gardons dans nos livres que l’accidentel, ce qui dépasse, ce qui ne rentre pas bien dans les cases de la pensée. Ne gardons que les fioritures, les « crotesques », comme Montaigne définit ses Essais, qui n’étaient au départ qu’arabesques de pensées destinées à servir de cadre au Discours de la servitude volontaire (ce qui ne sera jamais le cas), puis à des sonnets de La Boétie qui ont finalement disparu du sein de l’œuvre, ne laissant que le cadre des essais.
 
Par L'Ombre
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Lundi 28 mai 2007

Le deuxième livre fondateur pour ce blog, c’est La Bibliothèque, la nuit, d’Alberto Manguel. Pour le coup, je n’avais aucun a priori quant au contenu de l’ouvrage : j’avoue à ma grande honte que je ne connaissais rien de l’auteur, pas la moindre bribe de biographie ; à peine si je me souvenais qu’il était responsable d’un Dictionnaire des lieux imaginaires, ce qui en soit est déjà beaucoup. Depuis (merci Wikipedia) j’ai appris qu’il avait fait quatre ans durant la lecture à Borgès aveugle, qu’il avait rencontré à 16 ans – ce qui ne m’étonne pas étant donné ce qu’il raconte dans son livre, qui est bien une rêverie autour de la bibliothèque de Babel qu’il semble vouloir recréer dans sa maison en Poitou-Charente. Mais ce qui m’a immédiatement attiré dans ce volume, c’est le titre, bien sûr, et le choix judicieux d’un superbe bois de Vallotton.
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Manguel préfère les bibliothèques la nuit ; parce qu’alors l’obscurité met à mal le semblant d’ordre que les pauvres humains que nous sommes tentent d’y instaurer, fait ressortir des arrangements nouveaux, autorise une flânerie du regard le long de rayonnages plongés dans la pénombre. Le rêve de totalité des bibliothécaires est mis à mal dans l’obscurité, et on peut alors s’interroger sur les implications logiques, esthétiques, voire métaphysiques des choix d’ordonnancement de nos livres. Chaque chapitre décrit une forme possible de la bibliothèque idéale de l’humanité : « un mythe », « une ombre », « le hasard », « l’oubli » ; Manguel s’interroge sur l’impact de la forme des bâtiments sur notre expérience de lecture, sur les relations tendues entre les choix des bibliothécaires et les exigences des politiques ou de la société ; sur l’importance des volumes absents des rayonnages, qui pèsent presque autant que ceux qui sont bien là ; sur les méthodes ésotériques de classification que certains esprits maniaques ont pu imposer aux livres, jusqu’à tenter parfois de faire de leurs bibliothèques des images mouvantes de leurs âmes, comme Aby Warburg. Il en profite évidemment pour nous faire saliver devant sa propre bibliothèque dont son livre est un double spirituel, ses volumes qui retiennent les traces d’un usage ancien, vieux marques pages, annotations qu’il conserve soigneusement. Si Bayard montrait qu’on ne lisait jamais vraiment un livre, Manguel nous dit que l’on ne connaît jamais sa propre bibliothèque, et que nos acquisitions ne sont que des efforts illusoires pour la faire correspondre avec l’univers.
À côté de ces très belles pages, Manguel tombe parfois dans une espèce d’anti-technologie assez primaire. L’anti-bibliothèque, c’est pour lui internet, qui ne serait qu’une vaste fumisterie pour nous faire croire que l’information est disponible instantanément à tout instant. À la spatialisation de la bibliothèque, il oppose une image du web purement temporelle, et d’une temporalité de l’instantané. C’est assez mal connaître les ressources de ce média – gageons que ce blog ne lui plairait donc pas.

Par L'Ombre
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Dimanche 27 mai 2007

Deux livres ont une place spéciale ici, puisque c’est en les lisant que j’ai eu l’envie de faire ce blog.
Commençons par Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? de Pierre Bayard. Un livre dont j’avais vu la publicité, sous forme d’une vidéo de l’auteur, sur le site de télérama (que faisais-je sur ce site, me direz-vous ? je me le demande également). Pierre Bayard est universitaire, ce qui me le rend d’emblée sympathique ; j’avais lu des critiques assez dithyrambiques de ses livres par des gens que je respecte, et malgré le côté un peu provoc’ et gratuit de la vidéo, le propos me semblait intéressant. Il aura quand même fallu que je trouve son livre d’occasion chez un bouquiniste (qui fait aussi éditeur : le dilettante) pour que je me décide à l’acquérir. Mais je ne le regrette évidemment pas, sinon pourquoi en parler longuement ici ?

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Le livre a déjà été amplement commenté, je n’en dirai que ceci : Pierre Bayard n’est pas uniquement un provocateur qui veut vendre à des étudiants avides de ce genre d’idées une méthode pour rédiger leurs dissertations sans ouvrir les ouvrages au programme. Les livres que l’on n’a pas lus regroupent en fait tous les livres, étant donné que jamais l’on ne peut affirmer avoir une connaissance totale d’un ouvrage ; même en connaissant par cœur toutes les Fleurs du Mal, on ne peut prétendre en saisir toutes les implications, en comprendre toutes les phrases, en dégager toutes les potentialités.
Bayard abandonne donc la catégorie des « livres lus », pour proposer une répartition en trois groupes : les livres inconnus, les livres parcourus et les livres oubliés. Il n’y a évidemment pas grande différence, semble-t-il, entre les premiers et les derniers ; les livres parcourus mêmes pourraient faire l’objet d’autres divisions, selon le degré d’intimité que l’on a eu avec eux, selon l’ampleur de nos lacunes dans leur tissu textuel.
Mais là n’est pas l’intérêt principal de ce livre. Bayard explique en effet pourquoi il n’est pas grave de ne pas avoir lu ou d’avoir mal lu un livre pour en parler : c’est qu’un ouvrage est d’abord une position dans une bibliothèque (sociale, mentale ou réelle), et qu’il importe davantage de connaître cette position dans le canon d’une époque pour en parler que de connaître par cœur son intrigue ou sa progression logique. Bayard appuie son propos par une série d’extraits littéraires très bien choisis, qui ont pour effet immédiat de conduire le lecteur à lire ou relire les œuvres en question : L’Homme sans qualités, avec son bibliothécaire parfait qui connaît tous ses livres parce qu’il n’en a lu aucun ; Le Troisième Homme, où Graham Greene met en scène un piètre romancier de feuilletons-western pris pour une sommité du rang de Joyce, qui fait une conférence sur des livres qu’il n’a pas lu mais dont il est censé être l’auteur ; Changement de décor de David Lodge, où les professeurs d’anglais jouent au terrible jeu de l’humiliation, qui consiste à marquer des points en avouant ne pas avoir lu les livres les plus connus de la littérature mondiale ; ou encore Je suis un chat de Sôseki, où un personnage mystifie le maître du chat en inventant des livres qui n’existent pas. Au final, il s’agit de se défaire de l’idée que les textes sont des objets tangibles, et d’accepter notre incapacité à les saisir et à nous en souvenir correctement – les professeurs devant montrer l’exemple. Nous ne sommes pas loin de ce que Stanley Fish proclamait déjà en 1980 dans Is There a Text in This Class ? L’essai est bien mené, mais il apporte peut-être bien plus par ce qu’il enjoint de lire (y compris les autres livres de Bayard) que par ses idées somme toute assez peu neuves, même si elles ne sont pas encore appliquées dans le monde.

Par L'Ombre
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Samedi 26 mai 2007
Comme les idées constituent les formes principales des choses, à partir desquelles toute chose est formée, […] nous devons former en nous les ombres des idées […] de telle sorte qu’elles puissent s’adapter à toutes les formations possibles. Nous les formons en nous, comme dans le mouvement des roues. Si tu connais, toi, un autre moyen, essaie-le.
Giordano Bruno, De umbris idearum, Conceptus XVII.
Pourquoi « Linteau » ? Vieille habitude de penser l’écriture comme une architecture. Mais il s’agit bien ici de dire ce que je veux faire avec ce blog, et l’hypothétique lecteur peut lire dans ce texte une forme de préface.
En 1582, Giordano Bruno, après avoir fuit un couvent dominicain pour accusation d’hérésie (ce qui pouvait mener loin à l’époque, et il mourra brûlé vif en 1600 en refusant d’abdiquer ses théories), se trouvait à Paris. Sa mémoire exceptionnelle lui avait permis d’acquérir le statut de philosophe attitré de la Cour de France. Il dédia au roi Henri III un livre consacré à l’art de la mémoire : De umbris idearum, « Sur les ombres des idées », qu’il est plus homophonique de traduire en français par L’Ombre des Idées. Dans ce livre à la forme étrange, il livre une méthode pour mettre en ordre ses souvenirs afin d’atteindre la divinité. Il lui suffit pour cela de combiner l’ars memoriae des Anciens avec les roues combinatoires de Raymond Lulle ; d’articuler une théorie des images mnémotechniques et une théorie de l’infini mécanique. Pour Bruno, les Idées sont les étoiles qui brillent au firmament. L’homme ne peut les atteindre, ni se les approprier ; il doit se contenter de leurs images, c'est-à-dire pour Bruno de leurs ombres. Cette ombre portée, ce reflet de la pensée, s’incarne dans une image qui la synthétise. Il suffit alors de placer ces images sur des cercles concentriques qui tournent les uns dans les autres pour mettre en relation les idées entre elles, former des combinaisons nouvelles, créer des rapports inattendus entre les choses. Les cercles combinatoires contiennent en puissance la totalité des pensées possibles ; en les faisant jouer, on peut suivre des filiations secrètes entre les images de notre esprit, et finalement ressaisir notre mémoire en une unité immense qui se confond avec le cosmos.
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Les livres sont comme ces idées de Bruno : mal lus, vite lus, relus, ils changent de forme dans notre esprit, et restent insaisissables. En inscrivant les ombres de ces œuvres sur la toile, peut-être pourrai-je y trouver un ordre — l’ordre céleste, certes non : Bruno lui-même décrivait un monde infini, sans frontière ni centre. Chacun de nous est le centre de son univers, et ce blog ne peut être qu’une biographie de ma mémoire. J’essaierai donc de noter ici toutes mes expériences de lecture, de façon à objectiver quelque peu ces miroirs éphémères de ma conscience que sont les livres, et à noter le labyrinthe des filiations et des conseils de lecture, qui tend à disparaître et qui fait pourtant partie intégrante de notre expérience des livres.

 

 

 

 
Quelques références sur l’art de la mémoire :
 

 

  • Quintilien, Institutio oratoria, XI, II, « De memoria »
  • Giulio Camillo, Le Théâtre de la mémoire, Allia, 2001
  • Frances A. Yates, L’Art de la mémoire, trad. Daniel Arasse, Gallimard, coll. Bibliothèque des Histoires, 1975

 

 
Par L'Ombre
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