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Relus

Mercredi 8 août 2007

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Sans vouloir empiéter sur le prochain livre de Pacôme Thiellement, l’Homme électrique, qui traitera amplement de ce sujet, je ne peux m’empêcher de livrer quelques réflexions sur Aurélia de Nerval, que je viens de relire, où la gémellité joue un rôle primordial.
Nerval décrit dans ce récit un état de confusion entre la vie et le rêve qui va bien plus loin que la simple hallucination :

Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double, - et cela sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdît les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l'on appelle l'illusion, selon la raison humaine.
Vivre simultanément dans le monde et en songe, c’est obéir à une double contrainte : la totalité de ses actions doit convenir à la fois au monde réel et au monde du rêve. Le monde matériel et le monde spirituel coïncident structurellement ; tout objet, toute action prend un sens double, un sens réel et un sens onirique :
Les personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude, c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas compte, puisqu'elles n'étaient pas en esprit comme moi.
La trame superficielle du temps devient dès lors une vaste allégorie ; l’état de gémellité spirituelle équivaut à une métaphorisation de l’existence tout entière. Nerval, dans Aurélia, fait l’expérience de vivre en poésie, et le monde n’est plus que la mise en scène d’un spectacle cosmique dont nous avons conscience en songe :
C’est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée.
La conclusion est malheureusement insupportable pour le narrateur : si tout objet terrestre n’est que la métaphore d’un objet spirituel, lui-même n’est que l’ombre d’un autre, un double qui est sa véritable raison d’être, un esprit qui est la source réelle de toutes ses décisions. Nous ne sommes que les marionnettes d’un jeu qui nous dépasse ; nous donnons à nos actions des motivations factices, et nous nous faisons souffler notre existence. Notre corps bouge selon des angles qui nous échappent, et notre pauvre esprit conscient motive après coup ce qu’il ne fait que subir en se croyant maître de ses agissements :
Une idée terrible me vint: "L'homme est double", me dis-je. - "Je sens deux hommes en moi," a écrit un Père de l'Eglise. - Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le bon et le mauvais génie. "Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile...
Dans Aurélia, ce double qui nous agit vient s’incarner dans le monde – à moins que Nerval n’assiste à la dépossession au point de se voir agir autre :
Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance éternelle?" Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia n'était plus à moi!... je croyais entendre parler d'une cérémonie qui se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était le mien, et où l'autre allait profiter de l'erreur de mes amis et d'Aurélia elle-même.
Le double, le sosie que Nerval dit avoir entrevu dans un corps de garde, qui a été emmené par erreur par ses amis, est une partie de lui-même, son moi de rêve, incarné et séparé. Nerval paie ainsi le prix de sa descente dans le monde des rêves, de sa tentative de ramener, nouveau Prométhée, du monde inconscient le feu de la connaissance ; tel Orphée, d’avoir voulu reprendre Eurydice/Aurélia aux Enfers. Il a voulu utiliser le rêve comme un moyen de  « communication avec le monde des esprits » :
C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret. - Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir? N'est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de le nouer dès à présent?
Le rêve, une « chimère attrayante et redoutable » – Nerval n’utilise sans doute pas innocemment un terme qui sert de titre à des poèmes touchant eux aussi aux rapports entre la vie et le songe. La chimère est cet être double qui parvient à faire correspondre deux réalités disjointes habituellement ; la chimère est une métaphore charnelle, un double-sens incarné dans le monde, la matérialisation du lien entre la terre et le ciel. Il faut déchiffrer dans le rêve le rapport qu’il entretient avec le monde réel, comprendre ce qu’il dit de la réalité :
Dès ce moment, je m'appliquais à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls les rapports apparents, - et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de certains tableaux semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels qui s'agitent sur l'eau troublée.
Mais le narrateur va trop loin dans sa quête ; il est interdit aux hommes de comprendre dans cette vie le sens de leur existence :
Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où mon âme puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! [...]
Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes; - pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit désolé qui vivifiait mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais destiné au désespoir ou au néant.
La psychanalyse a voulu réduire ce double à un inconscient bien délimité, personnel et facile à contenir. L’expérience que décrit Nerval dans Aurélia démontre que l’aliénation est le lot de tous ; que la conscience n’est qu’un îlot illusoire de stabilité, et que tenter de la maintenir artificiellement par des cures est un acte naïf et dangereux. Les schizophrènes ont toujours raison ; c’est le reste de l’humanité qui se leurre. Nous vivons constamment dans la double contrainte, mais la plupart des hommes ne s'en rendent même pas compte.
Par L'Ombre
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Dimanche 8 juillet 2007
Ce simple extrait du Masque que Remy de Gourmont consacre à Villiers de l'Isle-Adam, et qui résonne évidemment d'un sens insoupçonné de son auteur pour moi:
Il croyait davantage aux mots qu'aux réalités, qui ne sont, d'ailleurs, que l'ombre tangible des mots, car il est bien évident, et par un très simple syllogisme, que, s'il n'y a pas de pensée en absence de verbe, il n'y a pas, non plus, de matière en absence de pensée.
Si les mots sont les ombres des idées, et le monde l'ombre des mots, d'où vient la lumière qui projette ces silhouettes sur le mur de nos esprits?

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Par L'Ombre
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Vendredi 1 juin 2007

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Il n’est pas nécessaire de relire Démons et merveilles (quel titre mal traduit !) pour sentir un frisson d’étrangeté courir dans son dos ; Ovide y suffit amplement. Dans le livre XI des Métamorphoses, il décrit le Palais du Sommeil, enfoncé dans le creux d’une montagne, à l’abri du soleil, des chants des coqs et des cris des chiens :

at medio torus est ebeno sublimis in antro,
plumeus, atricolor, pullo velamine tectus,
quo cubat ipse deus membris languore solutis.
hunc circa passim varias imitantia formas
Somnia vana iacent totidem, quot messis aristas,
silva gerit frondes, eiectas litus harenas.

Ce que l’on rend à peu près ainsi en français :
Au fond s'élève un lit d'ébène fermé d'un rideau noir. Là, plongé dans un épais duvet, le dieu sans cesse repose ses membres languissants. Autour de lui, sous mille formes vaines, sont couchés des Songes, égaux en nombre aux épis des champs, aux feuilles des forêts, aux sables que la mer laisse sur le rivage. (trad. G.T. Villenave, Paris, 1806)

Mais je préfère de loin la version anglaise de Frank Justus Miller dans la Loeb Classical Library:
But in the cavern’s central space there is a high couch of ebony, downy-soft, black-hued, spread with a dusky coverlet. There lies the god himself, his limbs relaxed in languorous repose. Around him on all sides lie empty dream-shapes, mimicking many forms, many as ears of grain in harvest-time, as leaves upon the trees, as sands cast on the shore.

L’anglais rend bien mieux la langue synthétique d’Ovide. La description des songes couchés autour du Sommeil y prend un caractère concret. L’image emplit l’esprit du lecteur : ce dieu languissant, entouré de formes vides qui semblent grouiller autour de lui comme des insectes protéiformes, gagne une aura mystérieuse que le même dieu francisé n’a pas.
Par L'Ombre
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Jeudi 31 mai 2007

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Il suffit d’ouvrir les Essais au hasard pour se désoler. Se désoler de sa propre incapacité à rendre ainsi le « passage », à noter aussi consciencieusement les mouvements de son esprit, à accepter sa finitude. Signe ? C’est à l’essai consacré aux livres que s’est fendue spontanément ma nouvelle édition de Montaigne. Le projet de se dire à travers ses lectures y est exposé dans une langue forte, charpentée comme plus jamais la langue française ne l’a été depuis, nourrie de latinismes et d’effets de style imités de Lucain ou de Virgile, avec des mots farcis de lettres plus ou moins étymologiques, comme autant de fioritures qui frottent au palais quand on les prononce. Montaigne colle à la bouche ; on sent à le lire les muscles de la phonation en action, on le remâche comme un plat savoureux.
Il aime Plutarque et Sénèque parce qu’il peut y piocher au hasard des fragments de nourriture spirituelle ; il ne peut les relire qu’il « n’en tire cuisse ou aile ». Montaigne préfère les « Opuscules », les petits écrits décousus. Pour un homme qui affirme peiner à la besogne, et ne lire que par bribes, il écrit un énorme recueil de farcissures les plus diverses, mais reliées entre elles par un fil incessant, sans paragraphes, avec l’obligation expresse pour le lecteur de tout lire. Singulier contrat !
Il avoue trouver Cicéron ennuyeux parce que ses discours « languissent autour du pot », et il juge l’homme aussi fade et mou que ses écrits ; il veut des discours honnête, militaires, qui affichent d’entrée ce qu’ils sont, et qui ne prennent pas leurs lecteurs pour des enfants ou des imbéciles. Ce qu’il préfère, finalement, dans les livres, ce sont les ellipses, ce qui l’oblige à essayer son esprit ; ce sont les blancs, les coutures lâches, les déchirures. La métaphore culinaire pour penser la langue est explicite lorsqu’il compare sa façon de lire à sa façon de manger : les viandes, il les veut crues, sans sauces ni apprêts. Attitude de soldat, refus des chichis typique de la noblesse : le parler de Montaigne est soldatesque.
Il nous avoue franchement son manque de mémoire ; il lui arrive d’ouvrir un livre qu’il croit ne pas connaître pour le trouver barbouillé de notes marginales de sa main. Il a pris ainsi l’habitude de noter synthétiquement son jugement sur un ouvrage en page finale. La nouvelle édition des Essais dans la Pléiade reproduit ces notes synthétiques, qui miment bien les futures notes de blog.
Cette édition se veut plus proche de l’expérience de lecture des contemporains de Montaigne : exeunt (hum, que c’est pédant !) les [A], [B], [C] de Villey qui notaient les différentes couches de rajouts du texte. Les paragraphes que les éditeurs de Montaigne avaient mis en place pour aider à la lecture ont fait place à la continuité de chaque essai voulue par Montaigne, par le choix de reproduire l’édition établie par Marie de Gournay en 1595. Mais en lissant ainsi le texte, les éditeurs de la Pléiade ne font-ils pas croire à une unité factice ? Les indications des strates d’ajouts avaient l’avantage de manifester la fragmentation des essais – même si elles masquaient le caractère désordonné des annotations de Montaigne. Ce livre est mouvant, et la pléiadisation tend toujours à figer les œuvres en monuments — excepté celles de Kafka, qui retrouvent leur statut de brouillons entre les couvertures de cuir de la collection. Mais pour Michel Magnien et Catherine Magnin-Simon, qui signent l’introduction du volume, ce figement est volontaire, et Montaigne aurait vu à la fin de sa vie son livre comme un tout équilibré. Peut-être l’approche de la mort lui avait-elle en effet fait clôturer son œuvre, qui n’était censée après tout n’être qu’un reflet parfait de son esprit, de son langage. Le modèle biologique conduit à faire mourir le livre avec l’homme. Mais c’est oublier un peu vite le désir d’être lu, et interprété au-delà de son intention, que Montaigne exprime à plusieurs reprises. D’ailleurs, c’est par volonté de ne pas figer Montaigne dans cette tripartition chronologique que les éditeurs ont choisi de faire disparaître les indications de couche, laissant le lecteur se faire sa propre idée des hésitations de Montaigne. Quelle est la meilleure méthode ? Je croyais avoir une idée arrêtée, la lecture de l’introduction m’a fait vaciller sans me décider. Un mouvement bien montaignien.
Les Essais n’ont cessé de se métamorphoser, même après la mort de l’auteur, L’Angelier, son imprimeur de l’époque, multipliant les éditions avec variantes à intervalles réguliers pour conserver le privilège de dix ans sur le texte qui n’était attribué qu’à des textes neufs – d’où la nécessité d’amender pour garder les droits sur une œuvre elle-même mouvante. Alors où lire Montaigne ? Sur internet ? Certains sites donnent l’édition Villey en assignant une couleur à chaque couche temporelle. Mais que c’est laid !

 
Par L'Ombre
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