Thèse

Mercredi 15 août 2007
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Le modèle de la création chez Jarry est fondé, comme chez Marcel Schwob, sur une forme de symétrie : c’est de l’alternance entre les deux principes contraires du monde, le positif et le négatif, que peut naître l’absolu véritable, un état hors du temps produit par le mouvement entre le subjectif et l’objectif. L’image du pendule prend dans cette perspective une importance capitale : le va-et-vient du balancier devient une image de l’alternance des contraires qui produit le Devenir. Le pendule est bien sûr également l’outil de prédilection du magnétiseur : le mouvement du pendule provoque la catalepsie, état absolu prouvant la toute puissance du magnétiseur sur son sujet. Chez Jarry, le pouvoir du pendule se fixe dans les yeux, dont les sphères jumelles sont comme deux états d’un unique regard ; Aster possède ainsi des « yeux de pendule  » ; la symétrie du regard était inscrite déjà dans « Être et vivre », avec les « deux Yeux Nyctalopes » au chrome « identique à soi-même  ». Mais le pendule est surtout, dans César-Antechrist, l’image du monde, conçu comme un aller-retour, un mouvement du positif vers le négatif, du Christ vers l’Antechrist, l’Apocalypse n’étant que le mouvement inverse de la création : « Christ qui vins avant moi, je te contredis comme le retour du pendule en efface l’aller. Diastole et systole, nous sommes notre Repos . » Les diastoles et systoles du cœur, déjà élues par Schwob comme symboles de l’alternance des contraires dans le monde, prennent évidemment une importance capitale dans cette théorie. L’histoire universelle n’est alors considérée que comme un mouvement nécessaire d’expansion et de concentration : Dieu n’a pas d’autre existence que ce devenir-même, il n’est pas le mouvement positif ou le mouvement négatif, mais la résultante de leur annulation réciproque : « Le jour et la nuit, la vie et la mort, l’être et la vie, ce qu’on appelle, parce qu’il est actuel, le vrai, et son contraire, alternent dans les balancements du Pendule qui est Dieu le Père . »
Ce mouvement pendulaire est également sensible dans l’alternance des jours et des nuits, nécessaire à notre perception de l’unité du monde. Dans Les Jours et les nuits, Sengle s’aperçoit ainsi « qu’il n’y a ni nuits ni jours (malgré le titre de ce livre, ce qui fait qu’on l’a choisi), et que la vie est continue ; mais qu’on ne s’apercevrait pas du tout qu’elle est continue, ni même qu’elle soit, sans ces mouvements de pendule ; et on vérifie d’abord la vie aux battements du cœur . » Le discontinu est ce qui permet de prendre conscience du temps, et ainsi d’en sortir : « Sengle cessa d’être actif, ce qui consistait pour lui à épier si l’Extérieur surnaturel s’occupait de lui construire ses œuvres, et prit conscience du temps par le discontinu des événements  ». Après avoir refusé l’incarnation temporelle, Jarry la valorise parce qu’elle seule autorise le mouvement par lequel l’être pris dans le temps peut en échapper dans une forme de Devenir supérieur.
Jarry définit ainsi un nouvel absolu, l’Être n’étant qu’un des pôles d’un système plus vaste qui le dépasse. « L’Acte prologal » de César-Antechrist offre une solution à la dualité de l’essai « Être et vivre » : "Voici les contraires : le Non-Être et l’Être, bras de fléau du Néant pivot ; l’Être et la Vie ou la Vie et la Mort ."
Un nouveau centre apparaît, qui n’est plus l’un des deux pôles mais le « Néant pivot », un centre dynamique autorisant le mouvement et naissant du mouvement :
Le signe Plus ne combattra point contre le signe Moins. Comme toute lutte, l’issue possible ne serait que l’anéantissement — car chaque adversaire est l’Infini — de l’un et de l’autre principe, — ou leur réconciliation. De l’accouplement monstrueux ou de la fécondation par le fleuve de la semence ovale éclora le zéro .
Ce Néant ou zéro, vide et œuf à la fois, prendra une importance capitale pour Jarry, qui voit en lui la virtualité absolue, supérieure à l’Être car disponible pour davantage d’actualisations, autorisant une pensée débarrassée du principe de non-contradiction. Issu de la pensée occulte, ce néant qui est aussi une virtualité rejoint celui que Villiers de l’Isle-Adam mettait au centre de son Andréide, le néant de l’idéalisme subjectif qui, vide de sens, peut prendre tous les sens. Mais le Néant selon Jarry ne se confond ni avec l’absolu divin ni avec l’absence de centralité du monde illusoire du subjectivisme pur. Il permet de dépasser ces deux conditions, en proposant une méthode pour acquérir davantage de puissance et retrouver un point de stabilité, même dynamique, dans un monde sans repère ; il permet, selon les mots de Jarry, de « vivre l’être », c'est-à-dire de faire coïncider Être et Vivre : « Lautréamont a vécu l’être. […] J’ai moi aussi le premier vécu l’être . » Vivre l’être revient à expérimenter simultanément les contraires, à se placer, encore vivant, dans un lieu absolu et atemporel — d’où la possibilité pour Jarry de vivre cette expérience « le premier » et en même temps que Lautréamont, malgré son incarnation mortelle plus tardive .
L’absolu relatif que propose Jarry comme image de la création est donc produit par un mouvement continuel entre subjectivisme et objectivisme : l’homme de génie est celui qui se montre capable d’incarner successivement le microcosme et le macrocosme, de saisir le mouvement du balancier du temps. On voit dès lors apparaître la possibilité d’une définition dynamique du sens d’un texte, et d’une certaine dépossession de l’auteur : si l’absolu littéraire que recherche l’homme de génie ne peut être inscrit directement dans l’œuvre, mais fait l’objet d’une délimitation en creux, la signification n’est plus de l’ordre du donné, mais du construit. Ce point est d’une importance capitale pour Jarry, puisqu’il lui permet de concevoir une œuvre en mouvement, définie au fur et à mesure de l’évolution littéraire de son auteur ; une œuvre dont les textes ne sont pas constitués par des signes fixes, mais par des éléments disponibles pour plusieurs interprétations possibles au cours de la lecture. En inscrivant son œuvre sous la logique de l’identité des contraires, Jarry s’autorise à jouer d’une polysémie dynamique – il pose les conditions du « colin-maillard cérébral », fondé sur l’absence de tout lien nécessaire entre signifiant et signifié.

Par L'Ombre
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Jeudi 9 août 2007
La quête d’un point de vue absolu, qui se confond avec la recherche de l’Être ou de l’Idée, état purement intellectuel et égoïste, rapproche le jeune Jarry de la « concrétion de l’abstrait » symboliste et de l’idéalisme platonicien. Le génie, en abandonnant son corps terrestre pour atteindre un point de vue absolu, ne suit qu’une des voie traditionnelle de l’ascèse mystique, pour se confondre finalement avec le point de vue divin. Sa subjectivité disparaît pour faire place à une vision omnidirectionnelle et atemporelle. Mais Jarry se détache rapidement de cet idéalisme mortifère, et propose un point de vue permettant de concilier l’absolu et la vie, une méthode pour conserver à la fois le dynamisme du Vivre et les repères fixes de l’absolu — une forme d’idéalisme subjectif ou d’absolu relatif.
Tous les éléments de cette quête mystique  sont mis en scène dans l’essai « Être et vivre », où Jarry, après quelques mois passés dans l’univers symboliste, propose déjà une réévaluation du champ de communication dans lequel il est plongé, et une méthode pour dépasser la tension entre Être et Vivre, entre l’absolu mortifère et l’absurdité de la vie dans le monde, entre la plénitude de sens d’une position divine et le néant d’un univers sans dieu ni point de repère. Cette opposition, c’est finalement celle entre l’idéalisme platonicien et le subjectivisme, qui traverse les textes symbolistes de cette époque, et que Jarry a pu lire, définie de façon particulièrement claire, dans la préface de Cœur double de Marcel Schwob en 1891 — et l’on sait que Jarry avait fait de Schwob l’un des piliers de son canon littéraire personnel, en lui dédiant Ubu Roi et en mettant dans Albert Samain (Souvenirs) son entrée dans le monde des Lettres sous la protection de cet écrivain.
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L’homme est essentiellement double selon Schwob, partagé entre « La Terreur et la Pitié », l’égoïsme et la charité, l’intériorité et l’extériorité, le destin personnel et l’histoire universelle :
L’organisme conscient a des racines personnelles profondes ; mais la société a développé en lui tant de fonctions hétérogènes, qu’on ne saurait trancher ces milliers de suçoirs par où il se nourrit sans le faire mourir. Il y a un instinct égoïste de la conservation de l’individu ; il y a aussi le besoin des autres êtres, parmi lesquels l’individu se meut.
Le cœur de l’homme est double ; l’égoïsme y balance la charité ; la personne y est le contrepoids des masses ; la conservation de l’être compte le sacrifice des autres ; les pôles du cœur sont au fond du moi et au fond de l’humanité.
Ainsi l’âme va d’un extrême à l’autre, de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous .
L’homme est double parce que son organisme est composé à la fois de « racines personnelles profondes » et de « fonctions hétérogènes », d’une fonction centripète et d’une fonction centrifuge, diastoles et systoles. Le cœur double est l’expérience du discontinu, de la tension entre expansion et concentration, entre objectivité et subjectivité, entre l’absolu et le contingent. Les images des racines et des pseudopodes rendent compte de l’imbrication de l’homme dans le monde ; ce sont autant d’extensions qui l’éloignent de l’unité idéale de son Moi ou de l’unité cosmique. On retrouve ces images chez Jarry, qui définit également le Vivre comme une perte d’unité : « Vie égale action de sucer du futur par le siphon ombilical : percevoir, c’est-à-dire être modifié, renfoncé, retourné comme un gant partiel ; être perçu aussi bien, c’est-à-dire modifier, étaler tentaculairement sa corne amiboïde . » Atteindre l’état essentiel de l’Être, c’est faire cesser cette dualité : « Être, défublé du bât de Berkeley, est réciproquement non pas percevoir ou être perçu, mais que le kaléidoscope mental irisé SE pense . »
Cependant Schwob ne propose pas d’abandonner totalement l’un des pôles de notre dualité pour nous enfermer dans l’égoïsme ou disparaître dans l’objectivité divine ; nier la partie contingente de notre être ou son imbrication dans le monde serait une forme de suicide. Plutôt que de militer pour un idéalisme pur, un détachement du corps, il propose de réduire cette dualité en faisant coïncider le microcosme et le macrocosme. La structure de son recueil est ainsi censée imiter le parcours de l’histoire humaine, qui va de l’égoïsme à l’objectivité : « le but de ce livre […] est de mener par le chemin du cœur et par le chemin de l’histoire de la terreur à la pitié, de montrer que les événements du monde extérieur peuvent être parallèles aux émotions du monde intérieur . » Il est selon Schwob des moments miraculeux où des analogies secrètes apparaissent entre la vie intérieure et la vie extérieure ; où expérience intime et destin collectif se rejoignent, par des correspondances entre le microcosme et le macrocosme. Ce parallélisme qui permet la synthèse du singulier et du général, Schwob le nomme Symétrie. La symétrie est l’ordre caché de l’univers ; Schwob, comme il le signale en 1892 dans la préface du Roi au masque d’or, imagine un axe central qui distribue les valeurs, la résolution des contradictions passant par la recherche de ce centre idéal de l’univers, centre de la vision divine, point de vue permettant d’observer simultanément la totalité du monde et de résoudre en soi ses contradictions : « notre grossière organisation centralisatrice est une sorte de symbole de la faculté d’unir du Centre Suprême . » L’art doit retrouver la symétrie cachée du monde pour conduire le lecteur au point central de vision à partir duquel s’ordonne l’univers. La tension entre les deux pôles du cœur humain se résout d’elle-même par la délimitation d’un point central permettant leur fusion, un point se situant moins entre ces pôles qu’en dehors de leur temporalité. Les œuvres symétriques, incarnant à la fois les diastoles et systoles du cœur, permettent de mettre en scène, non un point de vue précis, mais le mouvement dynamique qui va d’un pôle à l’autre de la tension entre objectivité et subjectivité. La tension est donc résolue par l’événement de la lecture, non par l’indication par l’auteur d’un point fixe à partir duquel observer l’univers.
Schwob revient lui-même, dès la deuxième partie de sa préface, sur ces théories pour les critiquer ; mais ses premiers textes fonctionnent encore selon ce modèle de symétrie dynamique. Dans la préface de Schwob, Jarry a pu trouver des éléments lui permettant de comprendre le centre de vision absolue qu’il cherche non pas comme un pôle fixe, idéal et mortifère, mais comme le résultat d’un va-et-vient dynamique entre le subjectif et l’objectif. C’est ce qui explique que l’essai « Être et vivre », qui s’ouvre sur un éloge inconditionnel de l’Être, finisse par afficher la volonté de détruire l’idéal au profit de la Vie plurielle, qui autorise le dynamisme : « Tout meurtre est beau : détruisons donc l’Être . » Si l’absolu vaut mieux que le contingent, il ne peut cependant exister sans lui : c’est la succession des jours et des nuits qui permet de les distinguer. Jarry conclut donc son texte par une négation de l’Être, appliquant à son propre texte la logique pendulaire qu’il met en place : « l’Être est meilleur que le Vivre. Mais — casuistique licite — pour en paix avec ma conscience glorifier le Vivre je veux que l’Être disparaisse, se résolvant en son contraire. Jour et nuit successifs s’évitant avec adresse, demi-tons, coïncidants je les abomine ; et je révère l’ascension miroitante d’un des deux seuls . » Le continu ne permet pas de poser des valeurs ; c’est le discontinu, le passage du jour à la nuit, de la vie à la mort ou de la veille au sommeil, qui autorise l’homme à découvrir un moyen de sortir du temps. L’absolu que cherche Jarry cesse alors de se confondre avec un point de vue divin fixe, pour devenir un objet dynamique, produit par le mouvement même de tension entre Être et Vivre.
Par L'Ombre
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Lundi 6 août 2007
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Jarry trouve dans la théorie occultiste du corps astral une autre image de l’accession à ce point de vue absolu ; pour Patrick Besnier, « le recours à l’‘‘astral’’ paraît surtout engendrer les métaphores d’un arrachement au temps, une donnée fondamentale de l’esprit de Jarry et de son ambition créatrice  ». Selon cette théorie, très répandue dans les ouvrages d’occultisme de l’époque, il existe trois plans du monde distincts, correspondant à trois organes du corps humain. Le monde est divisé entre un plan psychique, divin, un plan terrestre, corporel, et un plan astral, plan intermédiaire entre les deux, qui permet le passage du psychique au corporel, comme le résume Papus dans son célèbre Traité élémentaire de sciences occultes, maintes fois réédité après sa première parution en 1888 :
Entre ce plan supérieur et notre monde physique, visible, il existe un plan intermédiaire chargé de recevoir les impressions du plan supérieur et de les réaliser en agissant sur la matière, de même que la main de l’artiste est chargée de recevoir les impressions du cerveau et des les fixer sur la matière.
Ce plan intermédiaire entre le principe des choses et les choses elles-mêmes, c’est là ce qu’on appelle, en occultisme, le plan astral.
Le plan astral permet donc l’incarnation des essences spirituelles dans le monde. L’homme, microcosme, est lui-même divisé en trois parties : « Dans chaque homme trois parties se montrent : le ventre, la poitrine, la tête. » Chacun de ces organes est relié à un corps supérieur : « le corps, la vie ou l’esprit, et l’âme . » Jarry connaît ces doctrines, comme le montre ce passage des Jours et les nuits : « Son corps marchait sous les arbres, matériel et bien articulé ; et il ne savait quoi de fluide volait au-dessus, comme si un nuage eût été de glace, et ce devait être l’astral ; et une autre chose plus ténue se déplaçait plus vers le ciel à trois cents mètres, l’âme peut-être, et un fil perceptible liait les deux cerfs-volants . » Sengle est divisé en trois corps, un corps terrestre, un corps astral, et l’âme, reliés tous trois par un fil — ce qui fait de la théorie du corps astral un autre avatar de l’art des marionnettes, l’âme dirigeant depuis son séjour céleste le corps comme un pantin. Le but du génie est de se détacher de son corps terrestre pour profiter d’un point de vue surplombant sur le monde, de partir en « voyage astral » en quittant momentanément son corps de chair sous la forme de son double astral, tout en restant attaché par un fil, forme de cordon ombilical.
Le plan astral est un plan synthétique, qui n’est pas astreint à la temporalité. Dans les « paralipomènes », Aster, obligé de revenir brutalement de son périple astral dans son corps terrestre pour prononcer une formule d’exorcisme, fait l’expérience du décalage temporel entre le monde idéal et le monde terrestre :
« AV NOM DV PÈRE… » Le borborygme s’arrache de ses lèvres comme de l’anus d’un chien. Les paroles de rêves étaient parlées avec la pensée rapide, et maintenant il a dû mouvoir des lèvres de chair ; et pour cela rappeler son corps astral voyageant, qui a dû ébranler les lèvres aussi rugueusement que la pile un cadavre.
On peut noter la similitude de la temporalité astrale avec celle de la drogue : les « propos des assassins » des Jours et les nuits font partie de ces « paroles de rêves » échappant à la lenteur de l’incarnation terrestre : « Les propos se répliquaient avec une vitesse exagérée, coupés de silences inévaluables  ». La séparation du corps astral et du corps terrestre peut en effet être produite par l’expérience de la drogue : dans « L’opium », l’envol hors du « cadavre » du fumeur d’opium se produit comme une sortie du corps astral : « Et mon corps astral, frappant du talon mon terrestre corps, partit pèlerin, laissant en mes nerfs un frémissement de guitare . » Si Sengle peut apercevoir simultanément son corps astral et son âme, c’est parce qu’il se trouve « dans un état d’esprit tel que s’il avait pris du haschisch  ».
Le corps astral prend souvent chez Jarry la forme d’un cerf-volant, cagoule envolée ou masque de chouette effraie : « Le cerf-volant de nos cagoules / Suspend son spectre aux lointains comme des masques d’effraies . » Il peut aussi se réduire à une simple tête reliée par un fil au corps terrestre, selon une image issue d’un conte chinois :
Et il avait lu dans un livre chinois cette ethnologie d’un peuple étranger à la Chine, dont les têtes peuvent voler vers les arbres pour saisir des proies, reliées par le déroulement d’un peloton rouge, et reviennent ensuite s’adapter à leur collier sanglant. Mais il ne faut pas qu’un certain vent souffle, car, le cordon rompu, la tête dévolerait outre-mer.
Mais la référence à un conte chinois n’est que seconde : Jarry investit ici l’image des têtes chinoises volantes d’un sens qu’il avait déjà mis au point auparavant. Le crâne ailé, autre forme du corps astral, apparaît en effet fréquemment dans les Minutes ; Haldern jette ainsi les corps de ses victimes à sa « veilleuse de la tête de mort » aux « deux creuses ailes  », « tête de mort qui bées avec tes ailes d’épervier  ». On retrouve ici l’image du crâne comme centre de réception des rayons lumineux, phare-argus volant capable d’échapper à la contingence terrestre. La décapitation devient alors naturellement une forme de libération, de séparation entre l’esprit et le corps. Les premiers textes de Jarry étaient pourtant critique envers la décollation, témoin ce passage des « Visions actuelles et futures », publiées en mai-juin 1894 : « la Guillotine est vandalisme paralogique : elle prive le corps (si l’on veut le conserver au mur) de son suspenseur naturel ; elle réduit à la dualité la triple gaîne de bambou de la triple âme platonicienne, rompt l’équilibre sans épithumial profit, force perdue. — Qui sait pourtant si cette force ne se résout pas en pensée, et si le sexe du décapité n’a pas conscience  ? » Cette théorie, sans doute redevable de certains écrits occultistes comme ceux de Stanislas de Guaïta, cède bientôt la place à une valorisation de la décapitation, envisagée comme une projection vers l’absolu. Dans les « paralipomènes », Aster décapite ainsi un mystérieux personnage en serrant son cou entre ses genoux, afin de l’envoyer dans le royaume céleste :
Ô ne dressez pas les cheveux comme sous mon bras triomphant, mon bras aux muscles de potence, la tête vierge de l’enfant dont le sang clair depuis cent ans fond comme la cire d’un cierge sur les trois lampes du silence. Un jour, maudit au regard fou, j’avais crispé mes deux genoux sur ses épaules. Et mes pieds virent leurs muscles en vols pliés battre comme les pleurs d’un cœur ou des paupières. Et je vis s’allonger son cou aminci comme un sablier, son cou dont les tendons partirent avec un bruit de boucliers percés par les clous des fanfares, comme des cordes de guitare sous les doigts qui les ont liées.
Et le roucoulement étrange de l’âme lancée de son cou parmi la phalange des anges siffla dans le ciel noir comme l’essor effeuillé des ailes d’une chauve-souris.
On retrouve ici deux images centrales de l’Être selon Jarry, le sablier et la guitare, qui font partie dans « Être et vivre » des symboles de la Vie plurielle dans le temps, « vie dans la boîte de guitare du temps qui le moule  ». Le narrateur serre les genoux sur le cou de sa victime au point de la décapiter, sa tête partant comme une ampoule de sablier cassée par le milieu, son âme s’échappant de son cou. De plus, il s’agit sans doute ici, sous le masque d’une décollation, d’une scène de masturbation : on sait que Jarry emprunte à Lautréamont la scène du cheveu de Dieu, découvert dans une maison de passe, tout en interprétant ce cheveu comme un phallus : « Phallus déraciné, NE FAIS PAS DE PAREILS BONDS  ! ». La « tête vierge de l’enfant » qui dresse ses cheveux représente sans doute un sexe en érection, comme semble le confirmer le passage des « prolégomènes » qui compare le phallus de Dieu à un « crâne naïf  », c'est-à-dire à un crâne d’enfant. L’allongement du cou peut ainsi désigner l’érection progressive du narrateur, et « l’âme lancée » son éjaculation. La décapitation est ainsi assimilée à une forme d’éjaculation, et donc de création : le sperme est une image de l’esprit, et dans César-Antechrist, le Bâton-à-Physique projette « loin des sexes terrestres le riz cérébral de [s]on sperme nacré . » L’onanisme est ainsi la seule forme de sexualité autorisée au génie égoïste, semblable à la locomotive apostrophée par Haldern :
Dieu avare, tu retiens de ton trident les deux astres noirs près de jaillir à la gauche et à la droite de tes horizons. Tu Demeures, Dieu un, qui ne veux point de fils qui t'amoindrirait par héritage, et qui créas la Terre, ronde sous ta griffe de cachet, comme la pustule le crapaud. Tu te suffis à toi-même, Onan du métal ton sexe, et qui baptisas Malthus d'un jet de ta bave bouillante.
Décapitation et masturbation sont des images de l’envol de l’esprit hors de la prison du corps céleste, la tête coupée devenant un nouvel astre semblable à l’étoile Algol, un œil céleste. Emmanuel Dieu, qui attend en prison sa décapitation, incarne parfaitement cette théorie :
Étoile militante vers les triomphantes, la tête toute en œil des lampadaires implore qu’on la délivre de son cou ombilical.
Que sait-on si les comètes, suivies d’un éclaboussement de rupture, ne sont pas les gourmes de l’affranchissement des lampes ?
Les comètes anoures , selon plusieurs, sont les anges.
Emmanuel Dieu attend l’heure sidérale que sa tête s’en aille.
Les lampadaires, ces incarnations du regard chez Jarry, souhaiteraient subir la décollation pour devenir des étoiles filantes ou des anges. Le décollement est une nouvelle naissance, par le détachement du cou-cordon ombilical ; le crâne détaché devient une comète, tout comme les lampadaires, symboles de l’œil omniscient désirant se séparer de leur attache terrestre.
La décapitation accomplit ainsi la quête de perfection sphérique de Jarry, issue de sa connaissance des opuscules du Dr Misès, pseudonyme de Gustav Theodor Fechner, philosophe et psychologue allemand en qui Freud a reconnu l’un de ses prédécesseurs, et que Jarry mentionne à plusieurs reprises. Selon Fechner, l’« homme est un microcosme, c'est-à-dire un univers en réduction ; la philosophie et la physiologie s’accordent à le démontrer. Son organe le plus noble est une sphère nourrie de lumière, telle que le deviendra l’organe le plus noble du plus grand univers, à ceci près que son développement sera autonome et sans fin . » L’avenir de l’homme est de devenir une simple sphère, image de la perfection, un œil unique détaché du corps : « Tous ce que nous ne voyons chez l’homme qu’en cours d’évolution, en phase transitoire, sera achevé chez la créature supérieure. Le cerveau se sera réparti autour de l’œil et l’entourera comme son corps, où circulera de l’éther nerveux au lieu d’une grossière masse sanguine comme dans notre corps ; mais cela n’empêchera pas que la lumière pénètre au plus profond . » L’achèvement de cette évolution sera semblable à une décollation, déjà sensible par l’élévation de la tête humaine : « toutes les parties du corps dont l’existence et la signification ne sont dues qu’à leur rapport avec la Terre, seront supprimées. / Ainsi chez l’homme la tête se détache-t-elle en partie, grâce au cou, du reste du corps et aspire à s’envoler vers le Soleil, tout en luttant contre la pesanteur ; mais les pieds la maintiennent encore au sol . » L’homme parfait sera ainsi devenu semblable aux anges, qui sont « des planètes vivantes  », nouvel astre dans l’univers. Ces théories sont résumées par Ubu dans « L’art et la science » : « La sphère est la forme parfaite. Le soleil est l’astre parfait. En nous rien n’est si parfait que la tête, toujours vers le soleil levée, et tendant vers sa forme ; sinon l’œil, miroir de cet astre et semblable à lui. / La sphère est la forme des anges . » Détaché du corps, le crâne devient semblable à une étoile, point de vue dégagé de la temporalité ; mais une fois de plus, la mort est une étape nécessaire à cette envolée vers l’absolu.
Par L'Ombre
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Vendredi 3 août 2007
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L’absolu est conçu par le jeune Jarry essentiellement comme une forme de rigidité, de fixité, en opposition avec la malléabilité de la vie terrestre. Le Vivre, fragmentaire, est un étalement informe de la matière dans le temps ; l’Être, ressaisissement de la pensée, est un point de repère inétendu, une forme pétrifiée  :
La simplicité est harmonie. L’inanimé, simple parce que mouvement est différenciation (autres synonymes : vie, non-existence, tendance à l’humanité), repose en cette beauté et harmonie. C’est l’œuvre de Dieu qui reste statue, âme sans mouvements animaux, toile ou liège où l’artiste pique et collectionne le vol arrêté d’une des faces du phare tournant .
On retrouve ici des images de l’absolu selon Jarry : l’inanimé est supérieur au vivant parce qu’il est immobile, forme de « statue » qui reproduit un moment du monde des Idées. Le « phare tournant », déjà présent dans la critique d’Âmes solitaires de Hauptmann, représente l’esprit de l’homme en mouvement ; l’artiste est capable d’arrêter ce tournoiement et de fixer l’une des images du kaléidoscope de l’esprit, comme l’entomologiste « pique et collectionne le vol arrêté » d’un papillon en le fixant sur un tableau de liège — image d’une grande importance dans « Haldernablou ».
Cette rigidité de l’absolu est d’abord celle des os, qui représentent la forme parfaite de l’être humain, débarrassé de sa chair mortelle pour revêtir une forme pérenne. Haldern se plaint ainsi de son incarnation : « Nous, Pure Pensée, alourdis encore par notre corps trop de chair  » ; il s’agit de se faire un « corps de gloire », selon le vocabulaire de la théologie chrétienne , un corps doté d’une chair toute spirituelle et digne de séjourner dans l’éternité après la résurrection. Les organes qui symbolisent l’absolu sont toujours « de gloire » dans les Minutes. La mandragore, symbole du Grand Œuvre alchimique, synthèse de l’univers qu’elle résume dans son microcosme, possède ainsi une « main de gloire  », comme la chauve-souris, monstre ailé qui représente une autre forme de détachement des contraintes terrestres  ; les yeux d’Haldern sont des « yeux de gloire  ». Pour se faire un corps de gloire, il faut détruire la chair mortelle, afin de faire apparaître les os éternels. La « Berceuse du mort pour s’endormir » développe la même image de la pérennité des os, derniers vestiges de l’homme après la mort :
Puissent mes os rester intacts
dans leur fourreau de chair compacte,

rester intacts jusqu’à l’heure
où se débat le corps qui meurt,

où la peau fait comme une vitre
transparente à l’âme, et se vitre

l’œil de méduse à tentacules ...
On retrouve également ici une constellation d’images typiques de Jarry : le squelette redevient semblable après la mort au fœtus dans un bocal, la peau transparente laissant apparaître l’âme et les os, forme primordiale figée par l’œil de méduse dans une attitude éternelle. Le corps-prison s’efface, tandis que l’œil du mort se vitrifie et devient regard médusant, semblable au regard du diable depuis l’étoile Algol. De la même manière, les hiboux et les chouettes, ces messagers de l’absolu, laissent sortir leurs augures par leur « pures lèvres de cornes  », instruments rigides parfaits pour dévoiler des vérités éternelles.
Mais l’ivoire des os désigne aussi pour Jarry une autre forme de rigidité absolue, celle du phallus en érection. L’Être est assimilé dans « Être et vivre » à un sexe rigide, qui peut retomber dans le Vivre mortifère s’il perd sa raideur essentielle, que ce soit par « la stérilité » — car « Tout organe au repos s’atrophie » — ou par « le stupre  ». Le sexe de Dieu apparaît également dans les « prolégomènes de Haldernablou », comparé simultanément à l’ivoire d’une tour, à un crâne et à un œil de caméléon, autres images de l’absolu : « je vis son Phallus sacré, que les Indous appellent Lingam, ramper à travers un temple croulant. Il inclina sa tour d’ivoire, et son crâne naïf qui n’a point encore de suture sagittale, pareil à l’œil d’un caméléon albinos . » Le sexe rigide imite la fixité de la position divine, il devient une sorte de pivot du monde, un autre phare. Le phare a d’ailleurs également été choisi par Jarry comme symbole de l’absolu à cause de sa forme phallique, dont il a parfaitement conscience, comme le montre une citation de Tristan Corbière dans le Faustroll : « Un phare b… dans la tempête, dit Corbière ; un phare lève le doigt pour signifier de loin la place du salut, de la vérité et du beau . » Le poème de Corbière, « Le Phare », concentre une série de métaphores que l’on retrouve chez Jarry, le phare étant comparé tour à tour à un œil, un phallus en érection, une chandelle, un crâne chauve :
Phœbus, de mauvais poil, se couche.
Droit sur l’écueil :
S’allume le grand borgne louche,
Clignant de l’œil.

Debout, Priape d’ouragan,
En vain le lèche
La lame de rut écumant...
— Il tient sa mèche.

Il se mate et rit de sa rage,
Bandant à bloc ;
Fier bout de chandelle sauvage
Plantée au roc !

— En vain, sur sa tête chenue,
D’amont, d’aval,
Caracole et s’abat la nue,
Comme un cheval ...
Les lampadaires, cierges et autres « chandelles vertes » sont également mis en parallèle avec la rigidité du phallus chez Jarry, entrant dans une constellation d’images qui aboutit à faire correspondre le sexe, l’œil et le cierge. Les larmes et les gouttes de cires deviennent des équivalents du sperme, corroborant ainsi la théorie de Jarry selon laquelle la vision est une création : le « nerf optique » est semblable à « la queue d’un spermatozoaire  » — les pleurs sont d’ailleurs une image traditionnelle de l’éjaculation . Les colonnes, omniprésentes dans les Minutes, sont une autre incarnation de cet absolu phallique, qui voit dans le pal une de ses actualisations les plus réussies. Le pal, tel qu’il apparaît dans la section « Guignol » des Minutes, est à la fois un sexe en érection et un instrument de mort, destiné à projeter dans l’absolu les victimes de son supplice . Il ne faut évidemment pas voir dans ces métaphores une forme d’obsession d’un Jarry qui chercherait sans cesse à cacher, derrière tous ses textes, l’image du sexe masculin, comme tend à le montrer Michel Arrivé . Le Phallus ou Lingam est d’abord une image issue des théories occultistes, une image de la génération, représentant plus particulièrement le principe masculin créateur ; ainsi, pour Éliphas Lévi, « Le principe créateur, c’est le phallus idéal  ». Mais Jarry pouvait se contenter de lire ces théories, une fois de plus, chez Remy de Gourmont, dans Lilith par exemple, qui est prépublié dans les Essais d’art libre en 1892. Lilith, la première femme d’Adam selon certaines traditions, subissant les assauts de Satan, s’écrie : « Iod, ô mâle, Dieu et Phallus, axe du monde et axe de l’Esprit  ». On retrouvera ce type d’invocation dans César-Antechrist ; notons simplement que le Phallus équivaut au principe masculin à l’œuvre dans l’univers. Jarry récupère donc un symbole occulte assez galvaudé qu’il réinvestit dans son œuvre.
Il reprendra dans Messaline et dans Le Surmâle cette image de l’absolu comme un phallus en érection, qui se surimpose à une autre image, celle de la statue. L’impératrice Messaline cherche le Phallus, principe positif qui manque à sa féminité pour atteindre l’absolu. Ce qu’elle désire, c’est la rigidité éternelle du sexe en érection ; ses exploits de prostituée lui permettent de l’atteindre en partie, comme l’indique le célèbre vers de Juvénal sur sa rigida vulva, cité par Jarry. Cette rigidité féminine absolue, cette fusion du principe féminin et du principe masculin, est incarnée par la statue de la Louve romaine, qui représente à la fois la Mère nourricière et la Ville, le pouvoir de procréation et le pouvoir politique. Mais le seul moyen d’être statufié, c’est de mourir : on érige une statue lors de l’apothéose des empereurs, lors de leur transformation en dieu par leur mort terrestre. Messaline cherche cette déification dans le présent, mais c’est la raideur cadavérique qui signe la fin de sa quête. Le phallus idéal, toujours dressé, c’est finalement le glaive du soldat qui l’exécute, la projetant dans l’infini de la mort .
Dans l’Amour absolu, la rigidité magnétique de Miriam est également le résultat d’une forme de pygmalionisme inversé, Emmanuel Dieu fixant dans une forme définitive le corps mortel de Varia, à la manière de l’Edison de L’Ève future, qui recrée pour Lord Ewald une muse immortelle : « Monsieur Dieu, en créant Miriam, a été le sculpteur d’une Vénus qui est arrivée en l’an Premier de notre vingtième siècle sans cette infirmité, plus signe de vieillesse que la chute des cheveux, celle des bras . » Miriam, le double éternel de Varia, est « Statue ». Le seul vœu possible d’un artiste est de créer une telle beauté inaltérable, et Jarry traite avec ironie le sculpteur qui voudrait au contraire rendre mortelle sa création : « Ô le désespoir de Pygmalion, s’il n’eût pas été un fourneau, qui aurait pu créer une statue et qui ne fit qu’une femme  ! » Après avoir assassiné symboliquement Varia en la faisant coucher avec son mari, provoquant sa déchéance physique et son « expulsion hors de l’Absolu », Emmanuel retrouve la véritable Miriam, inchangée, sous la forme de « la statue de l’Itron-Varia  », la Vierge foulant le dragon, à jamais figée dans sa posture.
La rigidité est ainsi toujours le signe de l’absolu, qu’elle soit érectile, cadavérique, cataleptique ou minérale. Le regard médusant du génie en suspens sur l’étoile Algol fige l’univers dans une forme parfaite mais morte ; on ne peut atteindre l’absolu sans renoncer à la vie.
Par L'Ombre
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Dimanche 22 juillet 2007
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Le point de vue absolu, depuis lequel l’auteur tout puissant synthétiserait la totalité de l’univers, tend à se confondre avec la mort : organe de vision divin, permettant de voir l’essence unique des objets et non plus la multiplicité de leurs incarnations, l’œil du génie selon Jarry possède une qualité mortifère. De la même façon que Socrate attendait la mort pour le délivrer des apparences terrestres, l’auteur doit selon le jeune Jarry se faire semblable à un cadavre pour se confondre avec l’absolu.
Dans l’Acte prologal de César-Antechrist, Jarry pose de façon très claire l’équivalence entre la mort et la vision en absolu : « La mort est le ressaisissement concentré de la Pensée ; elle ne s’étoile plus infiniment vers le monde extérieur ; sa circonférence, nyctalope pupille, se rétrécit vers son centre ; c’est ainsi qu’elle devient Dieu, qu’elle commence d’être . » On retrouve dans cette définition le vocabulaire de l’essai « Être et vivre » : à la vie plurielle s’oppose la mort singulière, conçue comme le resserrement des expériences vers le centre du regard. Le génie, être égoïste, se sépare du monde pour mieux le dominer et pour produire ce « complexe resserré et synthétisé » qui constitue l’œuvre d’obscurité véritable selon Jarry. Il s’agit alors de trouver des méthodes pour faire l’expérience d’un « moment d’éternité  » dans la mort.
L’une des manières de simuler la mort réside dans le sommeil. Le parallélisme entre la mort et le sommeil revient souvent sous la plume de l’auteur d’Ubu roi. Ce motif ouvre « La régularité de la châsse », où s’endort un amour mort ; il réapparaît peu après dans la « Berceuse du mort pour s’endormir » et dans le prologue de « Haldernablou ». On le retrouve dans une réplique de l’Acte prologal qui met en parallèle l’opposition entre vie et mort avec l’opposition entre action et sommeil : « Le jour et la nuit, la vie et la mort, l’action et le sommeil . » Trescheur continue ce parallélisme dans César-Antechrist (acte II, scène 5) : « Je sens une mort, sommeil spécial, qui nous figera jusqu’à cette heure-là dans le moule de cristal du ciel  ». Dans le deuxième chapitre de L’Amour absolu, « Emmanuel Dieu se sert du sommeil, vieux Léthé, comme d’éternité provisoire  ». Le titre du chapitre suivant, « Ô sommeil, singe de la mort », est en réalité une citation de Cymbeline de Shakespeare (acte II, scène 2) : « O sleep, you ape of death, lie dull upon her  ». La fausse mort joue un rôle central dans la pièce de Shakespeare, la princesse Imogen étant laissée pour morte après avoir bu une potion qui la plonge en léthargie. Cet amalgame entre le sommeil et la mort suit Jarry jusqu’à la fin de son existence, comme le montre la lettre qu’il écrit à Rachilde le 28 mai 1906,  alors qu’il s’imagine condamné : « [Le Père Ubu] croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au-delà de la mort et que ce sont ses rêves qui sont le Paradis  », idée reprise dans le projet de la Dragonne : « Nous, prêtres, avons catalogué en trois classes les vagabondages de la fantaisie des morts. Nous disciplinons leurs rêves, qui sont le seul Autre Monde. La décomposition de leur cerveau organise l’Éternité  ». Une fois de plus, cette image suit directement une allusion à un vers célèbre de Shakespeare mettant en parallèle sommeil et mort, « To die : to sleep, perchance to dream » (Hamlet, acte III, scène 1) : « Le pharmacien anglais Hameau, ou Homais le Danois – un empirique – n’a pas analysé le précipité de sa petite drogue dont la formule est perchance to dream, comme on dit permanganate et comme nous disons Père Éternel. » Le dramaturge anglais semble une référence essentielle de Jarry ; c’est à travers les pièces de Shakespeare qu’il pense les relations entre le sommeil et la mort. La léthargie, provoquée par le poison ou par l’hypnose, est une forme de vie toute spirituelle, dans laquelle les rêves sont autant de possibles non limités par les contingences terrestres . C’est ce qui explique que Sengle, dans les Jours et les nuits, produise ses œuvres après une nuit de repos : il « construisait ses littératures, curieusement et précisément équilibrées, par des sommeils d’une quinzaine de bonnes heures, après manger et boire ; et éjaculait en une écriture de quelque méchante demi-heure le résultat . » Le sommeil, cette plongée provisoire dans l’absolu, est un moyen de simuler la mort et de rapporter des visions détachées des accidents terrestres.
La mort est également conçue par Jarry comme une rétrogradation dans le passé, un retour à la rigidité de la matière inanimée : « Sait-on si les morts ne passent pas leur temps — ou le Temps — à se souvenir, rétrogradant dans la dissolution organique jusqu’à leur primordiale âme de pierre  ». La mort permet d’accéder à la « Nuit des Temps », selon une formule de la Dragonne dont Patrick Besnier souligne l’importance , une sorte d’éternité indifférenciée qui correspond à la continuité de l’Être décrite dans « Être et vivre ». Or Jarry découvre dans les drogues et les poisons des instruments pour mimer cette plongée dans l’obscurité première de l’univers : Sengle, en avalant des cristaux de nitrate d’argent, régresse vers un état primordial : « L’absorption de l’ancêtre minéral le rapprochait de l’aïeul à un seul ventricule, du moins quant aux signes exposés à la vue d’autrui ; et comme ses yeux s’étaient vitrés à la parole du thermomètre, cadavre apparent en son vêtement cyanique, il crut fermement rebrousser vers le sein de sa mère  ». Le haschisch permet de la même manière de se libérer du temps, selon les théories déjà exposées par Baudelaire dans son adaptation de De Quincey ; les hommes placés sous l’influence de cette substance échappent aux conditions spatio-temporelles : « Les propos se répliquaient avec une vitesse exagérée, coupés de silences inévaluables, les haschischins n’ayant pas de notion du temps, sans doute à cause du nombre des images, et payant sans pose, riches d’années à milliards, par trois cents ans les minutes et les secondes. Ils n’ont pas plus la notion de distance, l’accommodation ne se faisant plus qu’avec un tremblement de cinématographe, et il leur faut un périple pour débarquer leur main au bras de leur fauteuil . » L’état d’atemporalité provoqué par la drogue est semblable à celui du génie ; c’est pourquoi Sengle reste « lucide », « parce que l’état de haschisch est le plus semblable à son état normal, puisque c’est un état supérieur  ». L’opium, quant à lui, permet de sortir de son corps, d’expérimenter le voyage astral. Dans « L’opium », Jarry décrit l’expérience de la drogue comme une mort provisoire, l’âme s’échappant du corps cadavérique sous la forme essentielle du regard : « Suçant de mes lèvres brûlantes de fièvre le biberon lourd où dormait l’oubli, au fauteuil béant mes mains de cadavre se crispèrent, et mes yeux agrandis, besicles d’augures, volèrent au ciel blanc où les chevauchantes Walkures tournent dans les spirales sonores des engoulevents . » On retrouve ici la thématique du regard libéré du temps, placé en absolu grâce à la drogue. Sous la forme de son corps astral, le narrateur visite une morgue gigantesque, nouvel Enfer, dont les couloirs sont longs de plusieurs années de marche, contenant tous les morts de la Terre . Dans ses mains, il tient un livre dont il est l’auteur, « où était prévu et rapporté, en gothique bleu de ciel, tout ce que je devais voir, tout ce que je devais penser dans la suite . » La drogue permet de se projeter dans l’absolu, de se libérer du temps dans une mort provisoire, afin d’atteindre ce point de vue depuis lequel passé, présent et avenir se confondent.
Une dernière confirmation de l’équivalence entre la mort et l’absolu apparaît dans L’Amour absolu, où Varia, la mère adoptive d’Emmanuel Dieu, connaît deux états selon que son fils l’hypnotise ou non. Sous sa forme habituelle, elle est « la vivante ». Par le sommeil hypnotique, Emmanuel la libère des contingences terrestres : « Quand j’étais vivante, j’étouffais dans une tombe de sable. Maintenant je suis bien. Non ! je revis ! Ma gorge… Ordonnez-moi de dormir vite, vite, plus profondément … » Dans cet état cataleptique, Varia devient Miriam, « la morte » : « ma petite Miriam, MYRRHE plutôt, toi qui es morte  ». Miriam, nouvelle Marie, est une forme de l’absolu féminin, un absolu traduit par la rigidité cadavérique de l’hypnotisée.
On peut noter qu’en 1903, dans la « Bataille de Morsang », Jarry va à l’encontre de cette idée, faisant de la centralité idéale un lieu préservé de la mort : « Or, on sait que le centre d’un cyclone — qu’il soit de vent ou de balles, et le vent ‘‘domestique’’ ne sert qu’à ‘‘lancer dans le monde’’ les balles — ce centre est la bonace. Cyclone est cercle. La mort y est centrifuge. La mort est toujours centrifuge, ce qui explique l’inexplicable longévité de Dieu et de quelques hommes. Le cyclone est un trou avec de la mort autour . »
Par L'Ombre
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Lundi 9 juillet 2007
« Écoutez ce que je vis suspendu sur l’étoile Algol  », déclare Jarry au début des « Prolégomènes de Haldernablou ». Comme le rappelle Michel Arrivé , cette étoile est considérée par la « science hermétique » comme « l’œil du diable », autre figure de l’absolu et de la connaissance totale, œil disposant d’une perspective totale sur le monde. C’est en ce lieu, dont Henri Béhar souligne l’importance dans la pensée de Jarry , que la vision du mystique peut se confondre avec celle de Dieu, embrassant simultanément tout l’univers dans une compréhension absolue.
L’étoile Algol apparaît à un lieu stratégique des Minutes de sable mémorial. Les « prolégomènes de Haldernablou » peuvent en effet être considérés comme une forme de description en absolu du récit principal de la pièce « Haldernablou » qui conte l’assassinat du page Ablou par son maître Haldern pour avoir voulu coucher avec lui, pour avoir voulu vivre au lieu d’être. Dans les prolégomènes, Haldern et Ablou apparaissent sous une forme éthérée ; sous les noms de Vulpian et d’Aster, ils assistent à la destruction par le feu divin d’une cité de sodomites. Dans les prolégomènes de Haldernablou, Jarry met en scène un spectacle biblique, celui de la destruction de Sodome, tel que pourrait le voir un esprit désincarné depuis une étoile assez distante de la Terre pour recevoir les images de ce châtiment divin des milliers d’années après qu’il a eu lieu. Cette étoile, c'est « l’étoile Algol — où j’étais monté d’un bond, pour contempler cette scène reculée dont l’image se perd comme les cercles qui s’éloignent d’une pierre qu’on jette à travers l’infini liquide  ». On retrouve dans cette image l’idée selon laquelle le spectacle d’un état donné du monde s’éloigne, porté par la lumière, indéfiniment à travers l’espace. Depuis une perspective assez éloignée, l’esprit de Haldern peut assister à la chute de Sodome.
Pourquoi Algol ? Si Jarry choisit cette étoile pour servir de point de vue à son personnage, ce n’est pas parce qu’elle se situe à une distance autorisant mathématiquement le spectacle de la destruction de Sodome. Algol, qui apparaît dans l’Hérodias  de Flaubert, mais aussi chez Hugo dans La Fin de Satan, représente dans la tradition occultiste l’œil du diable ou l’œil de Méduse. Comme le rappelle Camille Flammarion dans son livre de vulgarisation Les Étoiles et les curiosités du ciel, l’étoile Algol occupe dans la constellation de Persée l’emplacement de la tête de la Gorgone : « Ce nom d’Algol dérive de l’arabe Al-ghùl, le monstre, ou le diable, et sur plusieurs anciennes cartes, Persée s’appelle le Porteur de la tête du Diable . »

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Illustrations tirées des Étoiles et curiosités du ciel de Camille Flammarion, p. 86.

Comme nous le verrons, la décapitation est une forme d’absolu pour Jarry, qui voit dans la tête détachée du corps une image de la libération des contingences terrestres. Mais ce qui l’intéresse particulièrement dans le point de vue de l’étoile Algol, c’est de pouvoir confondre son regard avec celui de la Gorgone. Algol est à la fois un point de vue central, imitant la vision divine mais inversée dans le regard du diable, et un point de vue tout puissant qui fige le spectacle du monde selon la volonté du spectateur-Méduse. La fixité est en effet l’attribut des Idées : voir à travers les yeux de Méduse, c’est être capable de figer les objets que l’on regarde dans une posture essentielle, de les rendre ainsi éternels, de les contempler en absolu.
L’étoile Algol offre également à Jarry un point de vue détaché du temps. En effet, depuis cette étoile diabolique, l’observateur profite d'une vision atemporelle ; en se perchant sur l’étoile Algol, le narrateur des « prolégomènes » parvient à ce point de vue situé hors du temps tel que le décrivait Bergson dans son cours de philosophie. Il devient dès lors capable de voir dans le passé, mais également dans l’avenir ; c’est ce qui explique le pouvoir de prédiction des êtres qui incarnent l’absolu selon Jarry. Le hibou aux yeux hypnotiques possède naturellement cette capacité de divination, comme c’est le cas dans le folklore breton ; il « déchiffre sur les tombes l’avenir », et vient « prévenir / Quand l’heure sonnera que la Mort vous emporte  ». Les chouettes disposent du même pouvoir dans les « paralipomènes » de Haldernablou . Mais c’est principalement Sengle qui fait preuve dans les Jours et les nuits d’une capacité phénoménale à voir l’avenir ; il « dépouillait de sommes considérables » aux dés en devinant « les points invraisemblables qu’il percevait tournoyer, avant leur sortie de l’opacité du cornet . » La capacité de prédiction se confond finalement avec l’influence magnétique sur les objets : l’œil tout puissant, depuis son perchoir en absolu, ne fait plus de distinction entre sa volonté et les événements à venir.
Le génie selon Jarry, dans ses premiers textes, est donc l’être capable d’atteindre ce point de vue absolu, de voir simultanément dans toutes les directions et toutes les époques, de se placer dans ce que Jarry nomme en 1898 l’« angle d’éternité  », comme le rappelle Patrick Besnier dans son édition de L’Amour en visites .
Par L'Ombre
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Jeudi 5 juillet 2007
D’autres images viennent soutenir cette identification de l’absolu avec une position centrale. Les rayons lumineux ont tôt fait de se muer en fils, toiles d’araignée ou réseau du marionnettiste. Dans l’Amour absolu (1899), le dernier texte de Jarry appartenant à ce premier système de communication, la centralité divine est comparée à la posture de l’araignée attendant sa proie au centre de sa toile : « Quand [Dieu] leur ment à tous ensemble, comme l’épeire-diadème s’écarte à la fois de toute la circonférence de sa toile, il réintègre son centre . » Mais cette image est en place dès 1894 ; dans « L’acte prologal » de César-Antechrist, le pape, qui incarne sur Terre la fixité divine, est lui aussi comparé à une araignée : « le Pape siège au centre de sa toile  ».
Ce centre de la toile est aussi le lieu à partir duquel opère le marionnettiste. Les palotins décrits en mai-juin 1894 dans les « Visions actuelles et futures », ces serviteurs gonflables d’Ubu qui ne sont que des marionnettes dociles au bout de ses doigts, « Parfaits pour qui veut que sa Volonté s’érige loi souveraine », incarnent ainsi le pouvoir du marionnettiste au centre de sa toile. Leur volonté n’est que la « parallèle plus loin prolongée / De la Volonté de leur maître  ». Cette docilité des marionnettes, signe du pouvoir central du marionnettiste, restera une constante chez Jarry,  qui analyse encore en 1902, à l’occasion d’une conférence sur l’art des pantins à la Libre Esthétique de Bruxelles, la supériorité des acteurs de bois sur les acteurs de chair :
Serait-ce que nous avions conscience que l’acteur, si génial soit-il, trahit – et d’autant plus qu’il est génial — ou personnel — davantage la pensée du poète ? Les marionnettes seules dont on est maître, souverain et Créateur, car il nous paraît indispensable de les avoir fabriquées soi-même, traduisent, passivement et rudimentairement, ce qui est le schéma de l’exactitude, nos pensée .
Un dessin inédit de Jarry  reprend cette théorie en représentant les palotins au bout des ficelles d’un marionnettiste dont le masque symbolise la volonté absolue du regard ; car l’art du marionnettiste est en tout point semblable à celui de l’hypnotiseur.
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Dans ce dessin peut-être destiné à illustrer la section « Guignol » des Minutes, le personnage central incarne simultanément le marionnettiste et l’hypnotiseur : les rayons qu’il projette devant lui émanent à la fois de ses mains et de l’œil droit de son masque, dont les yeux en spirale rappellent le ventre d’Ubu, autre forme d’absolu. Sa tête reprend d’ailleurs, inversée, la forme du visage du Maître des Phynances, dont il est une incarnation intellectualisée. Cette correspondance entre l’hypnose et l’art des marionnettes est affirmée dans Les Jours et les nuits, où Jarry rappelle que les soldats d’une armée ne sont que des pantins dont on a « supprim[é] l’intelligence » pour « y substituer un petit nombre d’instincts animaux dérivés de l’instinct de conservation, volontés moindres développées dans le sens de la volonté du chef  ». Comme les palotins d’Ubu, ils subissent l’influence hypnotique de leur supérieur : « La vraie position du soldat est la rigidité cataleptique, l’auto-hypnotisme par la ligne noire du fusil sur le mur auquel il présente les armes. » Mais ce supérieur, contrairement à Ubu, à Dieu ou au génie, subit en retour les volontés de ses soldats, ce qui lui interdit d’incarner l’absolu sur terre : « Un général intelligent serait un grand mage, mais il faudrait qu’il n’eût pas été entraîné par une plus rigoureuse ascèse, à la soumission au magnétisme en retour . » Jarry reviendra à la fin de sa vie sur cette image dans La Dragonne, où l’on trouve une scène de bataille imaginaire qui fait du héros le marionnettiste au centre absolu du champ de bataille, inaccessible et invulnérable, ordonnant les séquences du combat « aux pantins à qui il télégraphiait sans fil . »
L’hypnose, déjà présente dans la Ballade du vieux marin de Coleridge que traduit Jarry en novembre 1893 , est ainsi une autre image du pouvoir de l’esprit centralisateur, concentré tout entier en son regard . Les « deux Yeux Nyctalopes » de l’hypnotiseur sont d’ailleurs les premiers « Symboles de l’Être » exposés dans « Être et vivre  » : en concentrant le monde dans son regard, on peut imposer sa volonté en projetant alentour ses rayons visuels. Le regard dédoublé est une incarnation de la volonté souveraine. Le masque, et plus particulièrement le loup du carnaval, en isolant les yeux sur un fond obscur, augmentent l’emprise du regard de l’hypnotiseur. Les chouettes effraies, dont on a déjà souligné l’importance dans cette théorie du regard omnipotent, portent dans « Les cinq sens » un « masque de velours blanc percé d’yeux en étui de peigne  ». Mais c’est dans L’Amour absolu, en 1899, roman fondé essentiellement sur la puissance de l’hypnose, que ces théories sont pleinement développées. Emmanuel Dieu, le héros de ce récit hypothétique situé tout entier dans « la boîte de son crâne  », est un autre avatar de la puissance de la vision centralisée. Depuis la cellule de sa prison panoptique, « semblable à Argus qui avait cent yeux  », il se remémore en songe les étapes de sa vie qui l’ont mené à cette forme d’absolu, à ce point central de la prison lui permettant d’observer simultanément le monde entier, grâce à un retournement familier à Jarry : le prisonnier offert aux regards de ses gardiens devient un spectateur en position de tout voir. Condamné pour le meurtre symbolique de son père adoptif, Emmanuel Dieu a toute sa vie fait usage de son regard de magnétiseur pour imposer à sa mère adoptive, Varia, sa volonté. Mise en catalepsie, Varia n’est qu’une page vierge sur laquelle Emmanuel peut inscrire ce qu’il souhaite, une autre forme de marionnette : « Je suis LA VOLONTÉ DE DIEU  », lui fait-il dire. Or c’est par son regard semblable à celui d’un masque qu’Emmanuel peut ainsi plonger Varia dans un état cataleptique. Les yeux d’Emmanuel sont semblables en effet à ceux d’un loup, ce masque qui imite le regard carnassier de la bête sauvage. Enfant, Emmanuel a été fortement marqué par la visite d’un vagabond accompagné de quatre loups, au point d’incorporer leur puissance à son regard : « L’image des bêtes hérissées dans les yeux, poils agglutinés avec ses cils, leur voix inarticulée à la gorge, le petit Emmanuel bégaya pendant deux jours . » Adulte, il conserve « sous [s]es deux sourcils » les « deux loups de diamant noir  » qui représentent l’absolu : « Les yeux de Monsieur Dieu sont un affiquet de son costume, même quand il est tout nu : ses portes de chair sur la Vérité . » Ce regard comme constamment masqué lui sert à magnétiser Varia, en lâchant « les deux noirs Muets de son regard  » : Varia s’endort aussitôt, dans une scène que reprendra Jarry dans le Surmâle .
D’autres images décrivent cette centralité idéale synonyme d’omnipotence. Le fourmilion, dont la larve vit au fond d’un trou conique dans lequel elle fait choir ses proies, est lui aussi une incarnation de la volonté en absolu ; c’est sous la forme du fourmilion que César-Antechrist s’adresse au Christ dans l’ « Acte prologal  ». Le fourmilion représente l’artiste qui synthétise en lui le monde pour mieux le restituer dans son œuvre, comme le suggère Jarry dans « Filiger  ». Il faut noter l’importance de la forme du piège du fourmilion : sa tanière conique reprend le dessin du cône de lumière projeté par le phare, tout comme le fait l’œil conique du caméléon, autre figure de l’absolu . Il s’agit pour l’auteur de trouver cette perspective divine absolue, de se faire semblable à Dieu pour créer une œuvre totale, en s’imaginant en un lieu échappant aux contingences ; ce lieu peut prendre le nom de l’étoile Algol.
Par L'Ombre
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Lundi 2 juillet 2007
L’image de prédilection de la vision de l’auteur en absolu chez Jarry est celle du phare, et ce dès son premier texte critique publié, « Âmes solitaires », en janvier-février 1894, dans lequel Jarry fait un constat très pessimiste sur les possibilités de communication de l’humanité. Les personnages de la pièce de Hauptmann dont Jarry rend compte, Johannes et Kaethe, sont comparés à des sphères-phares qui tournent sur elles-mêmes, projetant une lumière par une unique fenêtre : « Deux sphères fermées incompréhensibles l’une à l’autre quant aux langues adéquates à leur essence ; phares qui contingemment tournent, plus souvent librent . » Ces monades ne partagent pas de langue commune, et leur mouvement est déterminé de manière contingente ; mais elles peuvent communiquer miraculeusement lorsque leurs fenêtres rentrent par hasard en contact : « Par deux points contingents et tangents de leur âme et seuls ils coïncident. » Dans une description qui synthétise plusieurs grandes images de la communication selon Jarry, leurs âmes sont comparées à des araignées qui dorment au centre de la tour-phare de leur corps, ou encore à des fœtus reposant dans des bocaux qui les isolent du monde extérieur : « Chacune dans sa tour de diamant percée d’une fenêtre ou meurtrière unique, les Âmes […] dorment solitairement centrales aux hamacs arachnéens, se croyant ouvert le domaine des vérités parce que le transparent dur les encercle imperçu ; leurs grands yeux glauques de fœtus ouverts sur le piano où tout dans les accords d’Anna Mahr se résume  ». Chaque homme est le phare de son propre monde, il vit dans un univers qu’il projette autour de lui dans une lente rotation, et se croit libre parce qu’il ne voit pas les limites de sa monade . Une unique meurtrière diffuse sa lumière et lui permet de communiquer, par miracle, avec autrui, lorsque leurs mondes coïncident par hasard.
Nous sommes bien ici dans le mode de communication mis en place dans le canon symboliste : les êtres sont définis comme des monades qui projettent leur monde autour d’eux, et la communication est biaisée, rendue impossible par la singularité du langage de chacun, ou tributaire d’événements accidentels qui permettent parfois à certains de trouver des interlocuteurs parlant la même langue. Que l’on relise « L’Idéalisme  », où Remy de Gourmont pose le caractère absolument monadique de la pensée, dans des formules que Jarry semble reprendre presque textuellement dans ses premiers essais — tout particulièrement la notion de la recherche du sens comme « colin-maillard » :
La relativité de l’extérieur étant bien établie, nul besoin, théoriquement, pour le moi, de se mêler à de problématiques contingences ; il se suffit à lui-même, et il le faut, puisqu’il est isolé de ses semblables autant que deux planètes du système solaire. Convaincu que tout est transitoire, hormis sa pensée, qui est éternelle (en ce sens qu’elle capte l’éternité, comme un œil capte la lumière) ; convaincu qu’il est seul et impénétrablement seul, comme une molécule douée seulement d’un pouvoir de cohésion ; convaincu enfin que tout est parfaitement illusoire, puisque dans sa course à la connaissance, ce colin-maillard, il n’emprisonne jamais que son pérennel et fastidieux moi ; bien assuré qu’il ne peut sortir de l’état égoïste que pour retomber dans l’état per-égoïste, — l’idéaliste se désintéresse de toutes les relativités telles que la morale, la patrie, la sociabilité, les traditions, la famille, la procréation, ces notions reléguées dans le domaine pratique .
Pour Jarry, il s’agit dès lors de briser le carcan de cette tour de diamant, de démultiplier les fenêtres afin de se placer virtuellement au centre du monde, c'est-à-dire à l’endroit où tous les rayons lumineux se rejoignent, en proposant une image de l’auteur qui échappe à la malédiction du monadisme spirituel. C’est pourquoi, dans le « Linteau » qui paraît en octobre 1894, l’œuvre de génie est faite de « toutes les œuvres possibles offertes à tous les yeux encerclant le phare argus de la périphérie de notre crâne sphérique  » : en transformant son crâne en « phare argus », Jarry s’octroie le pouvoir du géant Argus aux cent yeux, capable de voir simultanément dans toutes les directions, d’échapper à la linéarité des représentations, et de se situer ainsi au centre de tous les rayons lumineux. Car si le monde n’est que ma représentation, en jetant ses regards partout, je peux faire coïncider ma représentation avec la totalité de l’univers, et me confondre ainsi avec Dieu, comme Jarry a pu l’apprendre de Bergson, qui cite dans un cours consacré à « La Morale du Pessimisme ou Morale de la Pitié » les théories de Schopenhauer :
« L’homme veut la + g[ran]de somme possible de bien-être, toutes les jouissances dont il est capable, et ne cherche qu’à anéantir tout ce qui s’oppose aux efforts de son égoïsme. La raison en est que pour chacun de nous l’univers tout entier n’est qu’une représ[entation] intellectuelle, un fait de conscience. » Je suis en ce sens le centre de l’univers, et même l’univers tout entier, puisque je ne conçois pas comment l’univers subsisterait une fois ma conscience abolie. L’univers en tant que représ[entation] n'existe qu’en moi .
L’œil est l’organe central de la représentation selon Jarry, et devient ainsi le pilier de son monde. Pour le génie capable de trouver le point de vue absolu sur le monde, l’œil devient même un organe de pouvoir : en effet, dans un univers purement idéal, si le monde coïncide avec ma vision, il me suffit de vouloir pour modifier à mon gré les événements. C’est ce que comprend Sengle, le héros des Jours et les Nuits (1897) :
Le monde n’était qu’un immense bateau, avec Sengle au gouvernail ; et contrairement au concept hindou de la grande Tortue portant l’univers minime, l’image la moins absurde était celle de la balance romaine, un poids fabuleux reflété (le couteau intermédiaire du fléau étant la lentille, quoique cette supposition soit contraire à toutes les lois optiques) et équilibré par Sengle. Plus philosophiquement, et Sengle ne croyant pas péché l’orgueil imaginait volontiers ce schéma formidable, construit alors en observant les théories de la formation des images, les rayons croisés au même point que ci-dessus, ainsi c’était bien Sengle qui s’identifiait à l’image agrandie, et la figure imaginaire ; et le monde minuscule, culbuté par la projection de son sosie gigantesque sur l’écran de l’autre plateau de la balance, croulait, comme une roue tourne, sous la traction du nouveau macrocosme .
Pour symboliser la relation entre le monde et lui, Sengle s’identifie en premier lieu à la tortue indoue, Kûrma, seconde incarnation de Vishnu, tortue gigantesque portant les terres sur son dos tandis qu’elle nage dans la mer primitive. Cette représentation du monde ne le satisfait pas, et il la remplace par celle de la balance romaine : l’un des fléaux supporte le monde, l’autre supporte Sengle ; malgré la différence de dimension, le poids de Sengle équilibre la balance — ce qui est logique d’un point de vue idéaliste, puisque le monde n’est que ma représentation. Pour arriver à cette image, Jarry superpose le dessin d’une balance à celui des représentations traditionnelles des lois de l’optique, où le monde se reflète, raccourci et inversé, dans l’œil du spectateur, le point où se croisent les rayons lumineux devenant le milieu de la balance.
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Illustration dans René Descartes, Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, plus la Dioptrique, les Météores et la Géométrie qui sont des essais de cette méthode, Leyde, J. Maire, 1637, p. 47.

Sengle est ainsi comme le poids équilibrant la balance lors de la pesée du monde, il lui est égal. Mais il finit par renverser cette image, « comme une roue tourne », pour proposer une vision du monde plus conforme à son idéalisme absolu : dans la mesure où le monde est créé par lui, c’est Sengle qui est le point le plus important de la relation visuelle. Il devient une sorte de géant projetant le « monde minuscule » devant lui et le dirigeant par la pensée — ce qui revient implicitement à cautionner l’image première de la tortue indoue, Sengle s’identifiant à cet animal qui supporte un monde minuscule, dans une représentation à présent justifiée, donc correcte. On retrouve ici l’une des méthodes de création favorite de Jarry, qui consiste à trouver les points de convergence de plusieurs images pour les amalgamer en une seule idée — ce qui est en soi un exemple de synthèse visuelle typique de sa définition du génie, qui parvient à voir simultanément plusieurs objets.
En renversant les lois de l’optique, le monde ne se reflète pas, inversé, au fond de notre œil ;  c’est l’image inversée de notre œil qui se projette sur l’écran blanc du monde, qui n’est donc que le produit de notre volonté. Cette théorie lui permet d’affirmer que la perception n’est qu’une question de volition, et qu’il n’y a pas de différence de nature entre perception et hallucination : « Il résultait de ces rapports réciproques avec les Choses, qu’il était accoutumé à diriger avec sa pensée (mais nous en sommes tous là, et il n’est pas sûr du tout qu’il y ait une différence, même de temps, entre la pensée, la volition et l’acte, cf. la Sainte Trinité), qu’il ne distinguait pas du tout sa pensée de ses actes ni son rêve de sa veille ; et perfectionnant la leibnizienne définition, que la perception est une hallucination vraie, il ne voyait pas pourquoi ne pas dire : l’hallucination est une perception fausse, ou plus exactement : faible, ou tout à fait mieux : prévue (souvenue quelquefois, ce qui est la même chose ). » Dans un monde qui n’est que ce que le spectateur souhaite qu’il soit, il est permis de ne plus distinguer rêve et réalité. On retrouve ici le phénomène de la foi, central chez les symbolistes de la génération de Jarry, phénomène suffisant à provoquer l’apparition dans la réalité de sa volonté. L’œil devient alors pour Jarry un projecteur capable de modifier ce qu’il perçoit ; les hallucinations de Sengle, drogué à la caféine pour simuler une maladie, sont projetées sur « l’écran blanc de tous les lits » d’hôpital qui l’entourent, « vision vitrée [qui] précédait de deux mètres les yeux de Sengle, comme des bésicles construites pour une optique protubérante d’anoures  ». Dans le « Miracle de Saint-Accroupi », qui ouvre les Minutes et avait été pré-publié en juin 1893, les objets sont déjà décrits comme des projections de lanterne magique sur l’écran du ciel vide : « Sur l'écran tout blanc du grand ciel tragique, les mille-pieds noirs des enterrements passent, tels les verres d'une monotone lanterne magique  » ; et dans « L’opium », publié en août 1893, la vision est clairement décrite comme une projection lumineuse : « ma vue descendant de sa cage en pigeonnier, éclaira d’un rayon, dans une niche inférieure, un renne gambadant risible  ». Trouver le point de vue absolu, c’est donc être capable de recevoir la totalité du monde en soi, mais aussi d’influer sur lui, l’œil créant simultanément ce qu’il perçoit dans une logique inversée. Plus l’œil perçoit, plus il peut imposer sa volonté, allant jusqu’à rendre le monde provisoirement au néant par le simple fait de cligner des yeux, provoquant des apocalypses temporaires, comme l’a bien montré Hunter Kevil . C’est le sens de l’invocation d’Halder dans « Haldernablou » : « Ferme la mort de mes cils au monde extérieur, pour que je réfléchisse dans la nuit de dessous mon crâne, silence seul troublé par le pouls qui tousse des artères de mes yeux sphériques . » L’œil est semblable au soleil : « miroir de cet astre et semblable à lui  », il règne au centre de notre univers et sa lumière crée les objets qu’elle éclaire. Les crânes mêmes, ces têtes projetées dans l’absolu de la mort, lancent des rayons lumineux, selon lesquels se découpent les ombres du chœur d’Haldernablou : « Le Chœur passe en ombres dans la lumineuse projection obliquement pendulaire d’un des yeux d’écorché de la tête de mort qui s’ouvre . » Les hiboux aux yeux d’or, qui apparaissent régulièrement au fil des Minutes, comme dans le poème « Animal », incarnent cette faculté de projeter leur volonté sur le monde, ou de l’emmagasiner au fond de leurs yeux . À l’opposé, être regardé, c’est subir la volonté d’autrui ; le jugement divin prend ainsi la forme d’un regard, le cadre autour d’une image pieuse devenant un œil de chouette effraie, œil en absolu paralysant : « Les cadres sont des orbites qui luisent. Et là-bas dans l’ombre une image de Sainte nous regarde, nous regarde malgré elle, clouée au mur comme une effraie par les ailes . »
Cierges, lampes et lampadaires deviennent alors des images de l’âme imprimant sa volonté sur le monde pour le modeler et le faire exister. Les chandelles, comme les phares, portent une lumière semblable à celle d’un œil : « les chandelles de résine portaient prétentieusement leurs yeux aux ongles de leurs mains de gloire, comme des limaces au bout des cornes  » ; les lampes deviennent des regards : « Des lampes, du ciel et du temps m’ont épié / Les inflexibles yeux ronds nimbe au solitaire . » À la lumière de ces yeux idéaux, la réalité prend une tournure surnaturelle ; les  « torches de résine » permettent ainsi au « nécromant » de lire les « prédictions d’or » d’un grimoire .  Les mains aux doigts « maigres, comme des torches  » n’ont plus elles-mêmes de pouvoir sur le monde qu’en tant qu’œil ou que cierge ; elles prennent alors le nom de « mains de gloire  », selon une formule tirée de l’occultisme (et plus particulièrement du fameux Petit Albert, sorte de manuel de magie à l’usage de tous attribué à Albert le Grand) qui désigne un objet magique fabriqué avec la main d’un pendu, tenant une chandelle faite dans la graisse du même pendu dont les vapeurs endorment et jettent leurs victimes dans une forme de mort provisoire, les laissant à la merci de l’utilisateur de cet objet : « l'usage de la Main de gloire étoit de stupéfier et de rendre immobile ceux à qui on la présentait, en sorte qu'ils ne pouvoient non plus branler que s'ils étoient morts . » Pour Jarry, cette main de gloire devient évidemment un symbole du pouvoir médusant du regard.
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Illustration de Stanislas de Guaïta, Le Temple de Satan (1891), Durville, 1915 , p. 203.

Toutes ces images font de l’œil le centre d’une vision créatrice du monde qu’elle éclaire, omnipotente lorsqu’elle parvient à couvrir simultanément toutes les surfaces à elle offerte, en se plaçant en absolu.
Par L'Ombre
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Vendredi 29 juin 2007
Pour bien comprendre l’image de l’auteur que Jarry développe au cours de son initiation littéraire, il faut passer par les théories occultes qui circulent à l’époque, et qui forment le sous-bassement implicite de sa pensée. En effet, Jarry imagine dans ses jeunes années le génie littéraire comme une forme de surhomme capable de trouver un point de vue imaginaire le rendant semblable à Dieu. Pour devenir ce génie, l’auteur doit selon lui faire abstraction de tout ce qui le rend contingent, dans une forme d’ascèse spirituelle qui lui permette d’atteindre l’angle de vision absolu selon lequel il pourrait contempler simultanément tous les points du monde, les synthétiser et les inscrire dans son œuvre. Dès l’âge de 15 ans, il imagine un double de lui-même, Aldern (Alfred en Breton), qui décide de « sonder, comme Faust, de la mort / L’insondable mystère  », se suicidant pour se libérer de la matérialité, projeté dans le vide de l’éternité, égal de Dieu, en une attitude très mystique. Le but du mystique est la coïncidence entre lui et son dieu : il cherche à s’abstraire de son enveloppe contingente pour s’identifier à la vision divine. Jarry est effectivement en quête d’un point de vue absolu, abstrait du monde, d’où l’auteur (et son lecteur) pourrait contempler l’univers à loisir. Cette attitude résume bien l’un des principes fondateurs de son œuvre ; c’est pourquoi, malgré les réprobations qu’a pu susciter cette appellation , on peut tenter de définir la mystique de Jarry, c’est-à-dire la façon spécifique qu’il a de s’envoyer — lui et son œuvre — dans l’absolu, en refusant le contingent, en recherchant le point où l’homme se libère de toutes ses particularités pour devenir le centre de son univers.
Jarry parvient à la définition de ce point absolu  par une métaphore perspectiviste, qui fait de l’œuvre le produit de la concentration d’une vision dans le temps. Son point de départ est le problème de la non-simultanéité des expériences, conséquence de l’existence dans le temps. Dans « Être et vivre », l’absolu de l’Être est à l’opposé du Vivre, démultiplication dans le temps de l’Idée. Dans une forme de pensée platonicienne qui n’est pas avare en majuscules signalant des idées absolues, Jarry considère que le Vivre, c'est-à-dire la vie dans le monde, n’est qu’une forme de déperdition d’énergie. La seule façon d’exister, c’est ce qu’il nomme l’Être : une forme d’existence spirituelle, dans le monde éternel des Idées. La véritable patrie de la pensée est donc située hors de la durée ; vivre, c’est se condamner à la déchéance et à la mort : « La Pensée n’était pas au commencement, car elle Est hors du temps : c’est elle qui excrète le temps avec sa tête, son cœur et ses pieds de Passé, de Présent et d’Avenir. Elle est en soi et par soi, et descend vers la mort en descendant vers la Durée . » Or la littérature, art linéaire, n’échappe pas à la temporalité, comme le rappellera un Jarry plus mûr dans une conférence intitulée « Le Temps dans l’art », le 8 avril 1902 : « la littérature est obligée de faire défiler successivement et un à un les objets qu’elle décrit […]. Au contraire dans un tableau, le spectateur embrasse d’un coup d’œil un aussi grand nombre d’objets, simultanés, qu’il a plu au peintre d’en rassembler . » Les arts représentatifs peuvent imiter la pérennité de la pensée car leurs créations sont des objets fixes, définitifs ; au contraire, la littérature n’existe que dans le temps de la lecture, et pour Jarry cela signifie qu’elle ne peut prétendre participer au monde des Idées, qu’elle est condamné au Vivre. Un tableau a l’avantage d’être un dispositif perspectiviste : il livre un point de vue obligatoire au spectateur, il oriente son regard. Mais cette synthèse qui permet la vision simultanée d’expériences différentes reste cependant limitée à un seul moment du temps : le tableau ne permet qu’à une scène précise de rentrer dans l’éternité en la fixant sur la toile. L’idéal serait de trouver une perspective qui permette de synthétiser toutes les expériences du monde, afin de faire une œuvre libérée des circonstances particulières : « Si l’on veut que l’œuvre d’art devienne éternelle un jour, n’est-il pas plus simple, en la libérant soi-même des lisières du temps, de la faire éternelle tout de suite  ? » Le problème littéraire de Jarry pourrait se poser comme un problème de type pictural : comment définir dans une œuvre littéraire le point de vue qu’un tableau peut contraindre le spectateur à adopter, et comment dépasser la peinture en définissant un point de vue absolu, c'est-à-dire un point de vue susceptible de rendre compte de toutes les expériences, de toutes les interprétations possibles ?
Ce point de vue absolu est décrit dans le « Linteau » comme le « moment unique où [l’auteur] vit TOUT », lui permettant de contempler simultanément, dans un « rapport […] constant », « toutes les œuvres possibles offertes à tous les yeux encerclant le phare argus de la périphérie de notre crâne sphérique  ». L’esprit de l’homme, grâce à la mémoire, permet de condenser différentes expériences successives, son crâne devenant symboliquement le centre du monde qu’il voit. L’esprit créateur décrit dans le « Linteau » pousse cette concentration à son apogée : le génie ramasse en une perspective absolue la totalité des expériences humaines. Il ne s’agit plus de se contenter du tableau d’un moment précis : le génie-Argus, semblable au géant aux cent yeux de la mythologie, voit non seulement dans toutes les directions, mais dans toutes les époques ; son point de vue particulier lui permet donc de concevoir la totalité des sens possibles d’une œuvre, de se placer en dehors de la temporalité pour jouir d’une fixité parfaite. Ce point de vue absolu est évidemment une forme de point de vue divin : Jarry cherche à faire de la figure auctoriale une figure divine, détenant la « Vérité », qui est moins un sens précis que la perspective permettant de voir simultanément tous les sens possibles ; c’est la « Vérité » telle qu’elle est décrite dans L'Amour absolu, où l’infinité des sens particuliers s’appelle le mensonge :
Il n’y a qu’une Vérité.
Et des myriades, exactement toute la série indéfinie des nombres – tous les nombres qui ne sont pas l’Un – de choses qui ne sont pas cette Vérité.
La quantité de mensonges actuels ou possibles s’écrit
∞ - 1 = ∞
Personne ne peut avoir cette Vérité, puisque c’est Dieu qui la détient .
Dieu détient la Vérité dans la mesure où il se place au centre absolu lui permettant d’appréhender simultanément tous les mensonges : la vérité n’a pas d’essence, elle n’est que la conséquence d’une certaine perspective sur le monde. L’absolu n’est donc pas une possession, mais une position, ce que Jarry a pu apprendre de la bouche de Bergson lors d’une leçon sur la mémoire, dans laquelle le philosophe développa la théorie de la mémoire néo-platonicienne, suivant Plotin et Saint Augustin. Selon cette théorie, la « multiplicité des mom[en]ts  de la durée n’est [qu’]une pure apparence » ; les phénomènes qui nous « paraissent successifs d[an]s le temps » sont en réalité « donnés tous à la fois en  dehors du temps », et notre vie psychique n’est que « la réfraction et la division d[an]s le temps d’une réalité intemporelle ». Un schéma, sans doute tracé au tableau par Bergson, accompagne cette théorie : le temps y est représenté par une ligne.
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Les moments A, B, C, D, E, se suivent sur cette ligne, donnant l’illusion de la successivité ; mais pour l’esprit M, capable de se placer hors du temps en une point central de vision qui lui permet de contempler simultanément tous les événements, le temps n’existe pas : « au-dessus des processus de la perception, de la mémoire et de la prévision, processus qui déploie [sic] dans le temps, il y aurait l’intuition, la contemplation du pur esprit, qui aperçoit t[ou]t d’un coup et comme d[an]s une aperception indivisible, présent, passé et avenir . » Le mystique ne recherche ainsi pas la vérité, mais la perspective à partir de laquelle le monde s’ordonne ; la quête de Jarry pour échapper à la linéarité temporelle nécessite donc la définition d’un point de vue surplombant, passant d’une logique temporelle à une logique spatiale.
Par L'Ombre
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Dimanche 24 juin 2007
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Le premier des « Symboles de l’Être » dans « Être et vivre », ce sont « deux Yeux Nyctalopes, cymbales en effet appariées, de chrome circulaire, car identique à soi-même  ». L’image des yeux est en effet primordiale dans les développements ultérieurs de l’œuvre de Jarry : c’est à travers le regard que la relation entre l’auteur et le lecteur se noue, que les monades peuvent communiquer exceptionnellement. L’œil est une sphère, image de la perfection dans le monde ; c’est à travers l’œil que l’hypnotiseur impose sa volonté. La vision représente le premier champ d’investigation du jeune auteur pour penser la relation littéraire.
La vision de l’auteur qui se dégage des premiers textes de Jarry est largement une adaptation de l’image du Stylite de Remy de Gourmont : pour Jarry, un génie doit se séparer de la foule, trouver un point de vue absolu lui permettant de la dominer. Cette position idéale est notée typographiquement dans « Être et vivre », à travers l’image des squelettes, qui représentent l’humanité débarrassée de sa chair mortelle, figée dans une attitude essentielle, coïncidant avec son Être et refusant la vie illusoire :
Vous ne vivez pas — malgré le témoignage des terrorisés qui vous proclament leurs passés compagnons de route —, ne le niez pas, vous ne vivez pas, il n’y a pas de mal à ça, vous faites mieux,
vous Êtes .
La mise en page de cette clausule mime la centralité des êtres élevés dans une posture absolue ; les théories de Jarry ne cessent de redéfinir, par images interposées, cette centralité idéale de l’auteur, qui doit surplomber le monde pour imposer ses pensées à ses lecteurs, être Maître et non égal.

Le primat de la vision
L’influence du système de réception symboliste
Pour saisir l’influence que le champ littéraire symboliste pouvait avoir sur Jarry, il suffit de lire « La régularité de la châsse », dont la première partie, parue sans titre dans L’Écho de Paris illustré le 19 mars 1893, fut le premier texte publié de Jarry. Léon-Paul Fargue a affirmé à plusieurs reprises avoir participé à l’écriture de l’un des textes primés par Schwob et Mendès, et a cité les premiers vers de ce poème comme étant en partie de sa plume ; mais diverses contradictions dans les dates permettent d’exclure sa participation . De toute manière, comme l’indique Hunter Kevil, « since Jarry brought the poem into the Minutes and changed only the title, it is clearly a poem that, despite its imperfections, he wanted to have written, and for which he took responsability . » Il faut donc l’étudier comme un poème intégralement de Jarry, signé par lui dans son premier acte d’autorité sur un texte. Si l’on peut partager l’avis de divers critiques sur la médiocrité relative de ce poème aux allitérations trop marquées, il faut remarquer que ce texte démontre d’emblée, malgré ses insuffisances, que Jarry avait dès cette époque une bonne connaissance des stratégies rhétoriques du milieu symboliste.

Châsse claire où s’endort mon amour chaste et cher,
Je m’abrite en ton ombre infinie et charmante,
Sur le sol des tombeaux où la terre est la chair…
Mais sur ton corps frileux tu ramènes ta mante.

Rêve ! rêve et repose ! Écoute, bruit berceur,        5
Voler vers le ciel vain les voix vagues des vierges.
Elles n’ont point filé le linceul de leur sœur…
Croissez, ô doigts de cire et blémissants des cierges,

Main maigrie et maudite où menace la mort !
Ô Temps ! n’épanche plus l’urne des campanules        10
En gouttes lourdes… Hors de la flamme qui mord
Naît une nef noyée en des nuits noires, nulles ;

Puis les piliers polis poussent comme des pins,
Et les torchères sont des poings de parricides.
Et la flamme peureuse oscille aux vitraux peints        15
Qui lancent à la nuit leurs lames translucides…

L’orgue soupire et gronde en sa trompe d’airain
Des sons sinistres et sourds, des voix comme celles
Des morts roulés sans trêve au courant souterrain…
Des sylphes font chanter les clairs violoncelles.        20

C’est le bal de l’abîme où l’amour est sans fin ;
Et la danse vous noie en sa houleuse alcôve.
La bouche de la tombe encore ouverte a faim ;
Mais ma main mince mord la mer de moire mauve…

Puis l’engourdissement délicieux des soirs            25
Vient poser sur mon cou son bras fort ; et m’effleurent
Les lents vols sur les murs lourds des longs voiles noirs…
Seules les lampes d’or ouvrent leurs yeux qui pleurent.

La plupart des commentateurs s’accordent pour voir dans la « châsse » une église — on reconnaît en effet une nef, des piliers, des cierges ; mais le terme peut aussi désigner, dans le folklore breton, un cercueil, comme le rappelle Hunter Kevil, sans oublier bien sûr le sens premier de « reliquaire  ». Le poète s’abrite à l’ombre de cette église où se déroule un enterrement (celui de l’être aimé ?), « châsse » désignant synthétiquement à la fois le contenant (l’église) et le contenu (le cercueil). Des vierges chantent, la lumière des cierges dévoile une nef obscure, puis des torchères s’allument, révélant des piliers qui semblent ainsi jaillir du sol — deux hypothèses ici : ces torchères, fixées sur les piliers, sont allumées une à une, à moins qu’une procession au flambeau s’engage, dévoilant au fur et à mesure de sa marche les voûtes de l’église. L’orgue et les violoncelles accompagnent le départ du cercueil, sorte de bal funèbre. On se retrouve alors au bord de la tombe ; le poète manque d’y tomber mais se raccroche vraisemblablement aux tentures mortuaires, « mer de moire mauve ». La fatigue le prend, dans une pièce tendue de voiles noirs où brillent quelques lampes.
Ce poème mortuaire est encore soumis à des influences romantiques et parnassiennes ; on peut penser à plusieurs poèmes de Baudelaire, on l’on retrouve cette atmosphère religieuse (« Obsession »), ce vertige vespéral (« Harmonie du soir ») et la pression finale sur le cou du poète (« Spleen » IV). Rien ne semblerait donc très novateur dans cette pièce si diverses techniques ne venaient la rendre obscure au point d’empêcher le lecteur d’attribuer un sens stable à certains termes clefs.
En effet, en refusant de situer précisément l’action, en n’explicitant pas certaines métaphores, ce premier état de « La régularité de la châsse » rend le travail du lecteur particulièrement ardu. C’est d’abord l’effacement de la situation fictive d’énonciation du poète (le contexte spatio-temporel, l’identité du destinataire qui n’apparaît que dans un « tu » ambigu) qui empêche le lecteur de choisir un sens précis entre tous les choix que lui offre les mots « châsse », « mante », « amour ». Nous avons déjà vu que « châsse » pouvait renvoyer à trois sens distincts ; il en est de même pour « mante », dont le contexte d’apparition dans le texte ne permet pas de lever la polysémie. S’agit-il simplement d’une « Espèce de vêtement de femme, ample et sans manches, qui se porte par-dessus les autres vêtements, dans les temps froids » (sens que semble confirmer le « corps frileux » du troisième vers), d’un « certain habit que portent quelques religieuses », du « Grand voile noir fort long que les dames de la cour portaient dans les deuils  » ? À ces sens littéraux, on doit ajouter un sens métaphorique, la mante pouvant désigner des tentures mortuaires. Toutes ces interprétations sont possibles, et en l’absence d’une désignation plus précise du « tu » à qui s’adresse ce texte, elles doivent être acceptées simultanément par le lecteur — d’autant plus que le texte semble donner un indice pointant vers chacune d’elle. Ainsi, par le choix de mots hautement polysémiques privés de tout contexte désambiguïsant, Jarry crée une forme de polysémie seconde, qui n’est pas la polysémie d’un mot dans le dictionnaire, mais une polysémie en acte, le champ d’interprétation restreint du texte mettant en place une situation d’énonciation qui interdit le choix entre des acceptions variées.
Il faut noter que cette situation sera encore augmentée dans la reprise en volume de ce texte : d’abord par le choix d’un titre abstrait et polysémique, « La régularité de la châsse » (où Hunter Kevil voit le rappel de la recherche de « polyèdres d’idées », les deux parties du poème étant selon lui conçues par Jarry comme deux faces équivalentes ) — choix qui n’est pas sans rappeler le titre même du recueil, Les Minutes de sable mémorial —, qui joue le même rôle que l’absence initiale de titre. L’ambiguïté des termes est également renforcée par l’ajout d’une deuxième partie au poème, décrivant semble-t-il la même scène sous l’angle d’une sorte de voyage en gondole. Aux termes polysémiques, on peut alors rajouter dans la version définitive celui de « nef » : si, dans le texte initial, seul le sens de « nef d’église » semble possible, le thème nautique de la deuxième partie du poème rend possible une nouvelle interprétation, par un retour à la métaphore navale étymologique, où l’église (et, simultanément, le cercueil) est conçue comme un navire prêt à voguer sur les flots du Styx (flots déjà présents dans notre texte au vers 19). Ainsi, Jarry utilise des rapprochements textuels pour augmenter encore la polysémie de son texte, par un jeu sémantique qui n’était sans doute pas prévu dès l’origine, mais qui surgit par une forme de « colin-maillard cérébral », tel qu’il est défini dans la préface des Minutes : l’auteur est libre de rajouter des interprétations postérieures à ses propres textes, il ne cesse d’influer sur leur réception en étoffant son œuvre, en lui offrant de nouvelles frontières, bref, en modifiant son champ d’interprétation.
Nous verrons que ce principe de synthétisme — un terme étant lisible à la fois selon plusieurs cohérences, qu’il semble résumer tout en justifiant leur rapprochement dans le texte, grâce à l’effacement de tout contexte repérable — sera théorisé par Jarry dans le « Linteau » des Minutes ; Jarry poussera encore plus loin ses expérimentations en utilisant l’espace du recueil pour augmenter sans cesse la polysémie de ses textes. Notons au passage que la plupart des commentateurs souhaitent trancher, et attribuent l’un des sens possible de « châsse » à l’exclusion des autres dans ce texte ; or c’est précisément le contraire de ce que le champ d’interprétation construit par le texte préconise . Tout est fait, au contraire, pour rendre le choix impossible.
Qu’est-ce qui explique cet effacement des contextes ? On voit apparaître dans ce texte une image que Jarry ne cessera de creuser, celle du poète-phare ou de l’œil-cierge. Dans ce texte où le terme d’église n’est jamais prononcé, le décor semble en effet naître de la flamme des cierges qui se déplace de la nef à la tombe, dévoilant des fragments qui se découpent sur une obscurité profonde. C’est donc depuis le centre d’une vision créatrice que se déploie le monde selon Jarry, monde conçu non pas comme un cadre fixe qui délimite une expérience, mais comme un lieu fluide, dynamique, qui naît et meurt selon le rythme imposé par le regard-phare du poète ; d’où les métaphores et comparaisons végétales, qui font pousser les piliers (v. 13) et s’écouler le temps en gouttes sur « l’urne des campanules » (v. 10) que sont les cierges. C’est donc le déplacement du poète-cierge-œil qui dévoile et crée le décor ; l’obscurité sémantique redouble la pénombre dans l’église, et le contexte s’efface pour ne laisser, triomphantes, que les impressions successives du narrateur. On retrouve ici une nouvelle relation à la « réalité », abandonnée au profit des sentiments qu’elle fait naître chez le poète, telle que l’expose Mallarmé dans son entretien avec Jules Huret :
Je crois, me répondit-il, que, quant au fond, les jeunes sont plus près de l’idéal poétique que les Parnassiens qui traitent encore leurs sujets à la façon des vieux philosophes et des vieux rhéteurs, en présentant les objets directement. Je pense qu’il faut, au contraire, qu’il n’y ait qu’allusion. La contemplation des objets, l’image s’envolant des rêveries suscitées par eux, sont le chant : les Parnassiens, eux, prennent la chose entièrement et la montrent ; par là ils manquent de mystère ; ils retirent aux esprits cette joie délicieuse de croire qu’ils créent. Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est fait du bonheur de deviner peu à peu ; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue le symbole : évoquer petit à petit un objet pour montrer un état d’âme, ou, inversement, choisir un objet et en dégager un état d’âme, par une série de déchiffrements .
C’est donc au lecteur de reconstituer l’objet suggéré par les notations fugaces du texte. On atteint ici le comble de l’idéalisme littéraire : la réalité n’est pas un décor fixe autour de nous qui détermine les conditions de notre expérience ; c’est notre regard, en projetant sa lumière aux alentours, qui produit le monde. Ce présupposé explique la difficulté que l’on éprouve à déterminer le mouvement de « La régularité de la châsse », à en délimiter des parties : les images, dynamiques, sont engendrées de façon fluide selon le rythme du poète, engendrant une forte instabilité du décor qui contribue elle aussi à l’obscurité du poème.
La multiplicité des métaphores et comparaisons, qui ne sont pas toujours explicitées, est donc censée rendre compte des impressions subjectives successives du poète. Mais il faut également remarquer que l’on retrouve ici beaucoup d’éléments qui seront retravaillés dans d’autres textes des Minutes : la châsse, les cierges, les doigts, etc. — pour être plus précis, il faudrait dire que ces éléments ne nous apparaissent comme tels que dans la mesure où nous connaissons le destin qui sera le leur par la suite. Pour l’instant, Jarry n’a fait que placer des éléments disponibles pour toutes les interprétations possibles, éléments auxquels il tentera de donner une cohésion plus grande en les insérant dans un recueil, par un jeu d’écho sur lequel je reviendrai.
Le parallélisme entre la mort et le sommeil (v. 1) reviendra ainsi souvent sous la plume de Jarry, tout comme la concrétisation du passage du temps par l’égouttement de cire d’une bougie (v. 10-11), conçue comme une sorte de clepsydre ou de sablier, qui est l’une des images centrales des Minutes. Cette dernière image entre dans un réseau métaphorique complexe qui n’est ici qu’esquissé, dans lequel chandelles, mains et yeux deviennent équivalents : la chandelle partage avec les yeux l’égouttement (celui de la cire et celui des pleurs), elle partage avec les mains la forme de chandelier (et, dans d’autres textes, Jarry mettra en parallèle la flamme de la bougie et les ongles de la main). Nous verrons que dans les Minutes cette chaîne de comparaison sera augmentée, et articulée de manière à former un outil signifiant pour le lecteur. Ici, les éléments de ce complexe métaphorique sont encore assez indépendants, les images n’étant reliées entre elles que par l’articulation faible que représente la coordination par « et » (v. 13-15). Ces images ne font donc que s’ajouter ; Jarry ne livre pas encore de formule pour les articuler entre elles, et créer une véritable forme de cohérence.
L’obscurité de ce premier texte ne s’explique donc pas par des difficultés de syntaxe ou de vocabulaire, mais par une forme de décontextualisation, d’effacement du contexte fictif de l’énonciation, qui rend les termes du texte, choisis pour leur pluralité de sens, disponibles à toutes les interprétations possibles. Ce texte conduit donc le lecteur à construire un livre idéal flou, un modèle herméneutique ouvert, dont ni l’unité ni la cohérence ne sont définies ; d’où le rôle accru dévolu à ce lecteur, chargé de pallier l’absence du contexte à partir des notations suggestives de l’auteur. Une telle formule textuelle ne peut fonctionner que dans un champ littéraire où la suggestivité est valorisée, où l’auteur s’efface, où le sens est conçu comme le développement des germes du texte — c'est-à-dire le champ littéraire symboliste tel que nous l’avons défini (le choix d’allitérations excessives participe également à l’inscription dans le champ de la poésie symboliste, où l’on goûtait alors fort cette dextérité précieuse ).
Ainsi, dès son premier texte publié, Jarry s’inscrit dans le groupe symboliste  ; mais, contrairement à ce qu’il mettra en place dans les Minutes, son livre idéal n’est pas au point, et il laisse son texte dans une sorte d’indétermination qui n’est pas sans rappeler le « chaos » tel qu’il le définira dans le « Linteau » : un texte laissé à l’interprétation de tous, sans garde-fou, tirant sa valeur principalement de son apparence obscure — un texte qui s’apparente encore à une forme de fumisterie. Or quelques mois plus tard, le jeune poète qui a donné des textes pseudo-symbolistes au concours de L’Écho de Paris a atteint une première forme de maturité esthétique, et le « Linteau » des Minutes de sable mémorial revient sur une pratique à laquelle il donne une unité seconde, controuvée, selon le principe du colin-maillard cérébral, en inscrivant ce texte dans un réseau qui serait parfaitement conçu — comme si Jarry avait prévu, dès l’écriture de ce poème, toutes les ramifications qu’il permettrait dans le reste de son œuvre. Les poèmes des Minutes peuvent alors apparaître comme la véritable ontogénie de Jarry, qui trouve dans la forme du recueil une solution à la tension entre Être et Vivre, entre idéalisme et dynamisme, qui le hantait depuis son entrée dans le cercle symboliste. Dans ces textes, et dans les essais critiques que Jarry produit à partir de mars 1894, une série d’images-symboles d’une intrication très complexe, que l’on peut décrire successivement mais qui ne prennent de sens que globalement, définissent les conditions de la réception littéraire selon Jarry, une réception fondée sur la création d’un champ littéraire en absolu, à la fois singulier et ouvert, permettant une revalorisation constante de l’œuvre d’une vie, sans cesse réexaminée à la lumière des nouveaux textes qui la composent. Ces images et comparaisons, qui apparaissent dès ses premiers textes, ne doivent cependant pas cacher le travail de gestation de l’œuvre : Jarry ne possède pas une vision parfaite de son œuvre à venir, qu’il appliquerait immédiatement à ses textes ; au contraire, les images qu’il propose prennent sens au fur et à mesure de son initiation littéraire, lorsque les textes de sa jeunesse sont relus à la lumière des textes plus mûrs. La puissance du modèle de communication littéraire de Jarry provient précisément de sa capacité à assimiler et réintégrer dans un modèle plus complexe ses essais les plus anciens — en mettant en place une rhétorique de l’obscurité que nous verrons lors de l’étude des livres idéaux de Jarry. Au centre de ce système, on trouve une attention toute particulière à la vision , déjà présente dans « La régularité de la châsse ». Le monde, projection du moi de l’auteur, est d’abord conçu par Jarry comme le résultat d’une vision particulière ; tout le problème esthétique du jeune littérateur se concentrera dès lors sur la recherche d’un moyen de parvenir à un point de vue susceptible de transfigurer ce monde pour en devenir le dieu — comme l’avait très bien vu Fagus, pour qui l’œuvre de Jarry se réduisait à « ce dénominateur central : l’auteur, posté, araignée lucide, au centre de la toile  ».

Par L'Ombre
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