10 heures, Bar de la Croix Rouge, ce matin du 26 juin. le_theope et moi attendons Mark Z. Danielewski, l’auteur de House of Leaves
et d’Only Revolutions, dont la traduction française par Claro doit sortir bientôt. Nous sommes un peu fébriles, évidemment : HOL avait été un choc pour tous les deux.
le_theope ressasse la question qu’il veut poser à Mark depuis un bout de temps ; je me creuse la tête pour trouver des choses un peu cohérentes à dire. MZD arrive avec son attachée de
presse ; nous sommes rapidement rejoints par Christian, un lecteur danois faisant ses études à Paris ; Claro n’a pas pu venir. Mark est très à l’aise, affable, ouvert – tout le
contraire d’un auteur intimidant. Pour mettre l’entretien en train, il nous raconte un rêve qu’il aurait fait la nuit précédente – une manière d’entrée en matière qu’il doit utiliser avec tous
ses fans. Dans son rêve, il a rencontré Joyce, qui se vantait d’avoir croisé Yeats dans la rue et d’avoir discuté avec lui – une histoire véridique, Yeats ayant ensuite écrit à un correspondant
que dans les poèmes de Joyce qu’il avait lus à cette occasion, il ne voyait pas le Chaos nécessaire pour faire une grande œuvre. Ne voulant pas s’en laisser conter, MZD assura Joyce que lui aussi
avait rencontré Yeats, sans savoir comment tenir son mensonge sur la distance. Mais bientôt son interlocuteur prit la forme d’une blonde pulpeuse aux lèvres vermillon, à qui il racontait, dans
une atmosphère sensuelle, cette même rencontre. Dans le ciel qu’ils contemplaient tous deux, la lune et le soleil fusionnèrent soudainement. Des extra-terrestres, maîtrisant une technologie
inconnue mais évidente à présent qu’elle était mise en œuvre, étaient en train d’utiliser une sorte de lentille dimensionnelle pour envahir la Terre. Comme des enfants qui brûlent des fourmis
avec une loupe, ils effaçaient des villes de la surface de la planète. Mark se serait réveillé à ce moment.
Je lui ai demandé s’il faisait souvent ce genre de rêve à Paris – « à chaque fois », m’a-t-il répondu, d’un air mystificateur, « et c’est à chaque fois le même. Cette fois-ci, les
extra-terrestres étaient nouveaux. » Il se moquait de nous ! Mais cela augurait bien de la conversation.
Son attachée de presse sort à ce moment une copie pliée de la version française de son dernier livre. Mark veut comparer les deux versions pour voir jusqu’où Claro a réussi à le suivre sans
indication de sa part. Premier test, première page : « Haleskarth ». Ce n’est pas un néologisme, mais un mot de vieil anglais, désignant apparemment les douleurs de l’Enfer. Claro
traduit par un mot en « hélio », renvoyant au soleil, l’un des emblèmes majeurs du livre. Ce n’est pas ça, mais Mark ne s’en offusque pas. Ligne suivante : « Contraband »
- Mark nous explique que ce mot désignait un esclave au XIXe siècle ; Claro garde « Contrebande », qui n’a pas le même sens en français, mais qui rime (pour l’oreille du moins)
avec « Légende », de l’autre côté du livre (car rappelons pour ceux qui ne le savent pas encore que Only Revolutions a deux faces, racontant la même histoire vue par
les yeux de Sam d’un côté et de son amie Hailey de l’autre) – un effet que Mark avait prémédité, avec « Grand » dans la version américaine. L’honneur des traductions françaises est
sauf ! Claro a su voir des éléments discrets de l’esthétique du livre. Ce qu’il n’avait pas remarqué, par contre – et MZD ne s’en étonne pas : il n’en avait parlé à personne –, c’est le
léger décalage de certaines lettres en première page. A, e, c… Des notes de musique dans la notation anglo-saxonne. Deux accords – l’un dans le texte du haut, l’autre dans celui du bas - ,
parfaits s’ils sont joués séparément, dissonants joués ensembles, ouvrant et fermant le livre comme un opéra wagnérien.
Les contraintes du livre sont nombreuses, et MZD nous en dévoile quelques unes, des plus visibles (360 pages, 360 mots par page, etc.) aux plus obscures (l’absence du mot OR, synonyme de choix,
dans le roman). Citons les multiples contraintes narratives : le récit de Sam correspond page à page, d’un bout à l’autre du livre, au récit de Hailey ; Mark écrivait quelques pages de
l’un, prenait de l’avance, puis revenait à l’autre pour rattraper son retard.
Mais à ce double bind, il faut ajouter une contrainte historique : à gauche de chaque page, un bref résumé de l’histoire américaine sert à la fois de glose et de fil pour
l’action, serpentant de 1863 à 2063. L’Histoire des États-Unis a dicté la trame narrative du roman autant que cette trame dictait le choix des événements cités dans le texte, faisant du livre une
forme de commentaire sur la décadence de la démocratie américaine ; d’ailleurs le mot « US » apparaît systématiquement en majuscules dans le roman, signalant que le couple dont il
est question, c’est aussi les USA. Le vocabulaire des personnages évolue en fonction des années qui les accompagnent, le rythme de leurs phrases passant du jazz à la soul et au rap.
Enfin, les narrations ne se répondent pas seulement page à page, mais aussi de haut en bas, le récit inversé du second narrateur, qui apparaît à l’envers de chaque page, faisant écho au récit
principal. Un exemple : à la page 3 de la narration de Sam, l’adolescent croit entendre les montagnes hurler « He ! » ; si l’on retourne la page, qui devient la page 358
de la narration de Hailey, la jeune fille soupire « He » sur le corps de Sam en train de mourir. Sam entend-il dans les montagnes l’écho de la voix de la jeune fille ? Cette
narration d’une dextérité extrême – et il faut voir MZD se promener dans son texte qu’il connaît par cœur – nécessite selon lui une autre forme de critique littéraire, une critique qui serait
capable de citer simultanément quatre passages de son livre : la narration principale, son reflet inversé au bas de la page, son équivalent de l’autre côté du livre, et la narration
historique ! De la même manière, Mark considère qu’une citation correcte de la Maison des feuilles ne peut se passer du
bleu.
Le problème qui tracasse notre auteur pour ce nouveau livre est celui des lecteurs. Only Revolutions n’est pas un livre facile. House of Leaves disait où chercher des pistes : chez Derrida, Heidegger, etc. Ici, les références sont invisibles. MZD cite Shelley, Prometheus Unbound, Byron, et d’autres ; finalement, alors que la Maison des feuilles pouvait être qualifiée de
post-moderne, Only Revolutions est classique, et Mark le classe dans le genre des lyrical epics. L’un de ses modèles est l’histoire de Tristan et Yseult :
OR ne conte finalement qu’une histoire d’adolescents amoureux et séparés par la mort. MZD pensait que son livre ne plairait qu’à des lecteurs plus âgés et expérimentés ;
mais en discutant, il s’est rendu compte que c’étaient les adolescents qui l’avaient lu jusqu’au bout, en s’identifiant aux personnages. Les amateurs de ses deux livres ne seront donc pas les
mêmes, où ils devront se transformer.
La conversation dévie enfin vers les forums de ses œuvres, que Mark consulte régulièrement. Il nous avoue que le manque de savoir-vivre de certains membres du forum américain lui a souvent donné
envie de tout fermer, et de ne plus entendre parler de ses lecteurs… Puis vient le moment des dédicaces (recto-verso, évidemment), et d’un petit coup de fil à g@rp, que MZD imagine fiévreusement
caché derrière son répondeur, refusant de décrocher pour avoir un message de son idole ! Quelques photos, et « see you next time ». Si son livre se vend, car il a peur d’avoir
détruit sa carrière avec cette œuvre hors-catégorie, et de ne plus jamais faire de tournée mondiale…