La synthèse selon Jarry - Introduction (1)

Puisque ma thèse doit avancer, autant me forcer à travailler en la postant petit à petit sur ce blog! Vous me direz ce que vous en pensez, et surtout si je dois arrêter de vous embêter avec cela. Bon, évidemment, c'est une thèse, donc c'est un peu jargonnant...
Je commence avec l'introduction d'un chapitre consacré à ce que j'appelle le "système de communication" de Jarry, c'est-à-dire l'image qu'il donne des relations entre l'auteur, le texte et le lecteur.
Les conditions de communication symbolistes, dont hérite Jarry lorsqu’il entre en littérature en 1891, forment un espace que le jeune homme subit quelques mois à peine avant de l’investir de façon singulière. Entre mars 1893 et mars 1894, en l’espace d’une année, Jarry s’initie au phrasé symboliste et met au point, en réinvestissant les schémas de la communication selon le principe de la parole orpheline, son propre système de communication, qui atteint dès le texte célèbre « Être et vivre » une cohérence suffisante pour lui servir à interpréter ses lectures et ses expériences selon les valeurs en cours d’élaboration de la pataphysique. Il est intéressant de constater que cette maturation de la pensée de Jarry correspond à ses amitiés successives avec Fargue et Gourmont : encore subordonné de manière passive aux thématiques symbolistes plus anciennes lorsqu’il se lie avec Fargue, Jarry s’en affranchit et propose un système singulier de communication littéraire sous l’influence de Gourmont, alors qu’il se détache de celui qui fut sans doute son initiateur aux beautés symbolistes. Ce premier système de la communication littéraire selon Jarry, fortement inspiré par le système symboliste, mais qui tente de s’en démarquer par l’utilisation de schèmes empruntés à l’occultisme et à la lecture de Lautréamont, marque ses écrits jusqu’à L’Amour absolu en 1899, dernier témoin d’une forme de mysticisme littéraire égoïste qui semble déjà en retard par rapport aux valeurs nouvelles que le Faustroll véhicule dès 1898, entraînant la réévalution de son propre système de communication qui le mènera à Messaline et au Surmâle. Entre 1893 et 1899, les écrits de Jarry trouvent dans le champ littéraire symboliste les conditions de leur lecture. Sa rhétorique peut être décrite comme une utilisation de ce champ valorisant la singularité et la suggestion par le biais de ce qu’il nomme le « colin-maillard cérébral » : Jarry traite son lecteur comme un esclave producteur de sens, l’auteur tout puissant assumant l’autorité sur toute interprétation possible (« Tous les sens qu’y trouvera le lecteur sont prévus ») tout en conservant une potentialité infinie (« œuvre unique faite de toutes les œuvres possibles »), aliénant ses lecteur pour rester dans une indétermination égoïste de son être. Cette posture, possible dans le champ de communication symboliste, n’est évidemment plus de mise lorsque le mouvement se réorganise vers 1895, ce qui explique l’échec des œuvres de Jarry obéissant encore aux schémas de la parole orpheline à cette époque, comme César-Antechrist ou Les Jours et les Nuits. Ubu Roi, au contraire, fonctionne dans la mesure où la scène de l’époque accueille les formes de communication symbolistes en désuétude dans la prose et la poésie.
Pour Jarry, le champ de communication symboliste offre un espace qu’il investit de façon littéraire mais aussi éthique, soumettant son attitude et sa métaphysique aux conditions de la réception symboliste. Il hérite simultanément de la tension inhérente au champ entre un idéalisme plein mais mortifère et figé, et un nihilisme qui fait de tous les hommes, après la mort de Dieu, des paranoïaques en puissance, condamnés à voir partout des signes dans un monde indéchiffrable qui ne renvoie jamais que leur propre image. Son premier texte critique, paru dans L’Art littéraire en janvier-mars 1894 et consacré à la pièce de Hauptmann, Âmes solitaires, s’ouvre sur un constat d’un idéalisme tout à fait conventionnel, opposant au monde multiple des sens un monde d’idéalités abstraites et immanentes, seules existantes : « Toute connaissance étant comme forme d’une matière, l’unité d’une multiplicité, je ne vois pourtant en sa matière qu’une quantité évanouissante, conséquemment nulle s’il me plaît, et cela seul et véritablement réel qu’on oppose au vulgairement dénommé réel (à quoi je laisse ce sens antiphrastique), la Forme ou Idée en son existence indépendante . » Cet idéalisme oscillant entre platonisme et aristotélisme (avec l’opposition entre forme et matière) réapparaît en septembre 1894 dans son article consacré à Filiger, alors que Jarry a déjà mis en doute cette théorie, qu’il réutilise sans doute ici pour mieux se faire entendre des lecteurs du Mercure de France :
La banalité de la mode étant à qui parle d’art de répondre qu’il vaut mieux vivre (ce qui serait peut-être admirable si compris, mais tel quel, sans plus de conscience, gratté de la table de Faust, se redit depuis bien longtemps), il est permis, nos serfs pouvant suffisamment cette chose, d’exister dès maintenant en l’éternité, d’en faire de notre mieux provision, et de la regarder chez ceux qui l’ont su mettre en cage, surtout discolore de la nôtre .
Au centre de ce réseau, il y a la notion de synthèse. Jarry partage avec son époque une certaine fascination pour la synthèse, mot un peu passe-partout, que l’on retrouve sous les plumes les plus diverses : Mallarmé, René Ghil, Remy de Gourmont, Marcel Schwob, Gustave Kahn, George Vanor ou encore Saint-Pol-Roux, chacun donne sa définition de la synthèse, qu’elle soit synthèse des arts, des sensations, d’une personnalité, ou encore fusion de l’intériorité et de l’extériorité, du continu et du discontinu. Il se dégage de ces conceptions, malgré leur aspect hétéroclite, une certaine vision du monde et de la littérature qui détermine ce que l’on pourrait appeler un nouveau paradigme littéraire, ou pour le dire plus simplement une nouvelle façon d’écrire et surtout de lire. À travers la notion de synthèse, l’œuvre d’art est conçue comme un germe de significations, un concentré de sens que l’auteur a patiemment élaborés et que le lecteur doit déplier. La notion de suggestivité est exaltée : il ne faut pas tout dire, et l’œuvre que l’on lit n’est que le sommet d’un iceberg de significations, un objet synthétique plein de virtualité. Le lecteur se voit chargé de bien plus de responsabilité qu’auparavant, et ses outils de lecture doivent évoluer en conséquence.
Jarry s’inscrit complètement et délibérément dans ce mouvement ; le tout est de savoir comment il fait sienne et utilise cette notion de synthèse, pour l’affirmer autant que pour piéger le lecteur en le faisant lire selon des schémas nouveaux. Jarry, à l’époque de ses débuts littéraires, affiche en effet les théories symbolistes dans ses textes autant qu’il les joue ou les simule pour conduire ses propres expérimentations.