Against the Day - introduction (1)

Publié le par L'Ombre

AtD.jpg
 

Je m’étais jeté sur Against the Day dès sa sortie. J’avais mis trois longs mois à le terminer, trois mois où j’attendais fébrilement les trente minutes qui me restaient à la fin de mes journées pour lire un chapitre en me demandant toujours où il allait me mener. Inutile de revenir sur l’ampleur des intrigues, la multitude de personnages, l’explosion des références ; tout cela a été dit et redit. Ce qui m’a fasciné dans ce roman, c’est moins la dextérité digressive de Pynchon que sa capacité à créer une réalité alternative dans laquelle les éléments que nous connaissons de l’Histoire – le roman se déroule « entre l’Exposition Universelle de Chicago de 1893 et les années qui précèdent immédiatement la Première Guerre Mondiale » — forment une sorte de strate de cohérence supérieure qui fait de la belle époque une civilisation en soi, non pas une civilisation géographique, mais une civilisation temporelle. Claro traduit bibliquement par « Jusqu’au jour » le titre du roman ; c'est-à-dire jusqu’au jour de l’éclatement de cet intermède historique entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Le problème de tous ces personnages qui se débattent avec leurs vies, inconscients de la guerre à venir, c’est celui de la forme : comment organiser toutes les connaissances nouvelles – sur eux-mêmes, sur l’essence du temps, de l’univers, sur les théories mathématiques – en une unité harmonieuse ? Un monde s’écroule, celui des anciennes croyances, de la science pré-einsteinienne ; mais avant que notre société chaotique ne germe des cendres de la guerre, tous les mondes possibles sont passés en revue par les mystiques et les savants de la fin-de-siècle. Dans la quinzaine d’années que couvre le roman, les versions alternatives de notre monde coexistent, tout comme les théories les décrivant. Il semblerait que pour Pynchon, l’humanité ait eu le choix, à ce moment, de l’univers dans lequel elle pouvait continuer d’évoluer ; la science ne découvre pas le réel, elle le crée. Que serait notre Terre si les théories de l’éther lumineux avaient prévalu ? Against the Day en donne un aperçu. Nous sommes très proches de l’idéalisme pseudo-schopenhauerien qui florissait à la fin du XIXe dans les milieux littéraires de l’Europe, selon lequel nous produisons le monde qui nous entoure par nos idées. Un Teodor de Wyzewa écrivait ainsi en 1895 :

Seul vit le Moi ; et seule est sa tâche éternelle : créer. Mais la création résulte des idées actuelles. Nous projetons au néant extérieur l’image de notre essence intime ; puis, la croyant véritable, nous continuons à la créer pareille ; et nous souffrons ensuite de ses incohérences, tandis qu’elles sont ouvrage de notre plaisir. Enchaîné dans la caverne, le prisonnier se lamente et s’effraie, parce que d’épouvantables fantômes se heurtent sur le mur, devant ses yeux. (Teodor de Wyzewa, Nos Maîtres, études et portraits littéraires, Perrin et Cie, 1895, p. 6).

L’humanité s’est embourbée elle-même dans une version donnée de l’univers – elle a choisi un chemin dans la multitude des possibles quantiques, chemin semé d’embûches sous forme de massacres mécaniques ; « Against the Day », c’est aussi la tentative de retrouver la potentialité perdue de l’ère qui précède la notre, d’aller à rebours de l’entropie. À rebours, ce serait d’ailleurs un beau titre pour la version française, s’il n’était déjà pris.
Le monde d’Against the Day est organisé autour d’un élément central, fondement du monde, dont les manifestations physiques cachent une cohérence d’un ordre supérieure : la lumière. Le passage le plus important du roman se situe peut-être aux alentours des pages 77 et suivantes, lors de la rencontre de Webb Traverse, le mineur syndicaliste amateur de dynamite, et de Merle Rideout, photographe de son état. Le matériel photographique de Merle attire la curiosité de Webb, qui tente maladroitement de lui arracher des recettes d’explosifs. Car les éléments nécessaires à la transposition de la lumière sur le papier sont les mêmes que ceux qui servent à la confection d’une bombe. Le vif-argent (« quicksilver ») des alchimistes, notre mercure moderne, est central dans la création de la contre-pierre philosophale qu’est la bombe anarchiste. Sous la forme du fulminate de mercure, mêlé à l’or et à l’argent, il devient l’« Anti-stone », faisant ironiquement des fondements de la société capitaliste que sont ces métaux précieux le moyen de la destruction du capital. Les thèmes principaux du roman s’entremêlent ici pour la première fois : la lumière, la photographie, l’anarchisme, l’économie, l’alchimie, la mystique :
Lately Merle had been visited by a strange feeling that « photography » and « alchemy » were just two ways of getting at the same thing—redeeming light from the inertia of precious metals.
[Ces derniers temps Merle avait éprouvé le sentiment étrange que la « photographie » et l’« alchimie » n’étaient que deux manières d’atteindre le même but – sauver la lumière de l’inertie des métaux précieux.]

Pynchon dessine un monde que la société capitaliste a nié, un monde magique où règnent les lois d’une alchimie de la lumière. Le vocabulaire est soigneusement choisi : « to redeem », c’est à la fois racheter, convertir, rédimer au sens religieux. Il s’agit de dégager la lumière, source de toute vie, de la gangue de la matière ; par l’explosion ou la photographie, d’empêcher la thésaurisation qui mène à la guerre et à la mort. Il manque un élément primordial dans ce passage, le Temps. Je reviendrai sur ces thèmes un à un, pour tenter de dégager leurs circonvolutions labyrinthiques.

Publié dans Lus

Commenter cet article

isabelle mercier 05/06/2007 22:53

ouah, trop cool, ça me donne envie de le commander sur fnac.com tout de suite!