Against the Day - L'Autre monde (2)

Publié le par L'Ombre

Pour commencer: Against the Day - introduction.

L’un des aspects les plus visibles de l’esthétique d’Against the Day est la gémellité. Comme Cyrano de Bergerac, qui s’embarque pour un voyage dans L’Autre Monde, Pynchon décrit une Terre parallèle à la notre, semblable mais inversée, comme vue à travers un miroir déformant. Ce miroir est clairement nommé dans le livre : c’est l’« Iceland spar », le spath d’Islande, une calcite à la propriété de double réfraction. Un objet placé derrière un cristal de spath d’Islande apparaît dédoublé, en léger décalage avec lui-même. Mieux, cette double réfraction est un phénomène temporel : si l’image des objets apparaît dédoublée, c’est parce qu’à travers le cristal la lumière voyage à des vitesses différentes ; l’une des images est plus ancienne que l’autre, et bifurque dans une autre direction. Cette possibilité de la double réfraction entraîne un doute sur la singularité de tous les objets du monde, menant à une ubiquité universelle. C’est ce qu’explique très bien le perroquet Joaquin, symbole de la parole redoublée, à Frank Traverse :

Think ! Double refraction ! Your favorite optical property ! Silver mines, full of espato double-refracting all the time, and not only light rays, naw, uh-uh ! Cities, too ! People ! Parrots ! You just keep floating along in that gringo smoke cloud, thinking there’s only one of everything, huevón, you don’t see those strange lights all around you. (AtD, p. 387)
[Réfléchis ! La double réfraction ! Ta propriété optique préférée ! Des mines d’argent, pleines d’espato [le spath] ne cessant de réfracter en double, et pas seulement les rayons lumineux, nan, hu-hu ! Les villes, aussi ! Les gens ! Les perroquets ! Tu te contentes de suivre le mouvement en flottant dans ce nuage de fumée de gringo, en t’imaginant qu’il n’y a qu’un exemplaire de chaque chose, huevón [« gros couillu », c'est-à-dire, au Mexique, « paresseux », parce que le poids, ça fatigue ; disons « couillon »], tu ne vois pas ces lumières étranges tout autour de toi.]

Le spath d’Islande, qui offre un « redoublement de la Création », a comme par hasard été découvert presque simultanément que les nombres imaginaires, « qui procurent également un redoublement de la Création mathématique » (AtD, p. 133). Et les personnages de Pynchon subissent le destin du monde, se dédoublant mystérieusement, se multipliant par division comme des amibes, sans avoir recours à la reproduction sexuée. C’est le professeur Renfrew et son reflet allemand, le professeur Werfner ; c’est Zombini le magicien, qui utilise le spath dans ses tours de magie pour « scier quelqu’un en deux optiquement » (AtD, p. 355) sans s’imaginer que les doubles de ses volontaires choisis dans le public partiraient vivre leurs vies sans qu’il soit possible de les réunir à leur modèle, à cause de la différence temporelle des images produites par la double réfraction.
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L’Islande et ses cavernes de cristaux à double réfraction devient pour Pynchon une sorte de porte dimensionnelle, le spath permettant, par sa distorsion de la lumière, à d’autres êtres de vivre parmi nous, diffractés et donc invisibles pour nous, venus d’un autre temps, d’une autre Terre, peut-être du futur (AtD, p. 134). Si la lumière est l’essence du monde, un minéral qui la transforme agit également sur le tissu spatio-temporel, et devient le moyen de toutes les translations. Et en sculptant le spath, on peut créer des « paramorphoscopes », des lentilles qui déforment le monde et livrent une version parallèle des objets ; des cartes pour accéder à l’espace onirique de Shambala, recherché par tous ; des mécanismes qui « révèlent l’architecture du songe, de tout ce qui échappe au réseau de la latitude et de la longitude traditionnelles… » (AtD, p. 250). On pense ici à Jarry, dont la pataphysique « expliquera l’univers supplémentaire à celui-ci ; ou moins ambitieusement décrira un univers que l’on peut voir et que peut-être l’on doit voir à la place du traditionnel » (Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien, II, 7) ; on pense encore à Cyrano, développant à la suite de Kepler ou de Quevedo une esthétique du songe, s’inventant un espace paradoxal pour penser les étrangetés de l’univers acentré décrit par la science astronomique.
La Terre décrite dans Against the Day n’est peut-être en effet qu’un reflet de la notre, une planète parallèle tournant autour du soleil à la même vitesse que nous, et donc éternellement « against the day », cachée à tout jamais à nos yeux. C’est un monde légèrement gauchi, un monde latéral (« Let us imagine a lateral world, set infinitesimally to the side of the one we think we know », AtD, p. 230) visité par les Chums of Chance lors d’un périple « on the Counter-Earth » (AdT, p. 1021). Peut-être avons-nous tort de nous imaginer vivre sur la bonne planète.
   
 

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Mitzouille 06/06/2007 14:13

Donc le commentaire malvenu de la note précédente va ici...

isabelle mercier 06/06/2007 09:37

tout cela est fascinant et je veux à tout prix lire ce livre mais apparemment, il n'est pas encore paru en français? j'ai, du coup, commandé 2 livres de Pynchon V et vente à la criée du lot 49. Je ne comprends pas comment j'ai pu passer à côté de cet auteur : heureusement que j'ai un fils révélateur à qui, entre des millions d'autres choses, je dois ma grande passion pour Paul Auster. Mais là, je sens que je vais recevoir une déferlante que je devine encore plus cinglante! Cool...Magnifique article qui avec une grande clarté explique des phénomènes complexes et permet d'envisager la réduction de tous les paradoxes temporels, contre lesquels je me heurtais parfois, quand j'essyais d'écrire...