Against the Day - Une Alchimie de la lumière (3)

Publié le par L'Ombre

Précédemment: Against the Day - L'Autre monde.

On touche à des sujets de plus en plus complexes, qui impliquent toute l’esthétique de Pynchon, qui font jouer simultanément toutes les pièces de son meccano gigantesque. En mettant un doigt dans l’engrenage, je risque fort d’être happé sans rien en tirer. Appuyons sur un bouton au hasard.
Dans Against the Day, Pynchon accorde une place importante aux théories de l’éther lumineux, très en vogue à la fin du XIXe siècle – l’éther désignant une sorte de milieu dans lequel la lumière se propagerait, comme le son, en vagues ; un fluide que notre univers physique traverserait sans l’altérer. L’éther, élément porteur de la lumière, est naturellement en relation étroite avec le spath d’Islande. Merle Rideout a remarqué que l’on trouve toujours le spath en compagnie de métaux précieux, comme dans les mines mexicaines : « A mother lode south of the border there of pre-argentauric silver, with all that spar right in the neighborhood, see what I’m gettin at. » [« Là, au sud de la frontière, un filon principal d’argent pré-argentaurique [ ?], avec tout ce spath juste dans le coin, tu vois où je veux en venir. »] Là où il veut en venir, c’est à l’idée que « la double réfraction est d’une façon ou d’une autre la cause de cela » ; que « quelque chose d’aussi faible et léger que la lumière fait se transmuter des métaux solides », et ce dans les régions éthérées. L’éther qui baigne toute la création est « the medium where change like that is possible, where alchemy and modern electromagnetic science converge » [« le milieu où une transformation de ce type est possible, où l’alchimie et la science moderne de l’électromagnétisme convergent »] (AtD, p. 306).
Le spath d’Islande ferait donc office de pierre philosophale, « one ray for gold, one for silver » ; il serait un instrument pour rentrer directement en contact avec l’éther lumineux, pour toucher du doigt ce médium qui semble n’être rien d’autre que la Potentialité absolu, l’univers entièrement en puissance, en attente de détermination – à peu près la définition que les Gnostiques donnaient de Dieu. Rien d’étonnant donc à ce que l’éther soit matière religieuse. Interprétation confirmée par Replevin, un personnage capable de communiquer olfactivement à travers les conduits de gaz, qui explique à Lewis Basnight que dans le sud de l’Inde, on vénère Shiva sous la forme d’un espace vide qui n’est autre que l’éther :

They worship it, this empty space, it’s their highest form of worship. This volume, or I suppose nonvolume, of pure Akaša—being the Sanskrit for what we’d call the Æther, the element closest to the all-pervading Atman, from which everything else has arisen.
[Ils le vénèrent, cet espace vide, c’est leur plus haute forme de culte. Ce volume, ou plutôt non-volume, de pur Akaša—le mot  sanskrit pour ce que nous appellerions l’Éther, l’élément le plus proche de l’Atman [l’essence première de tout individu] qui imprègne tout, à partir duquel a émané tout le reste.] (AtD, p. 613).

Les Étheristes en étaient déjà arrivé à cette conclusion. Cette secte de savants dérangés cherche à prouver la réalité des théories de l’éther lumineux : si le flux d’éther existe, on doit pouvoir mesurer un ralentissement de la vitesse de la lumière en se plaçant à contre-courant du flot éthéré (« against the day », une fois de plus). Merle Rideout veut rejoindre ces chercheurs ; son ami le professeur Vanderjuice le prévient que l’éther est plus une question de foi que de science : « the Æther has always been a religious question » (AtD, p. 58). En effet, malgré les résultats négatifs de leurs expériences, qui n’ont pu prouver l’existence de l’éther lumineux, les Étheristes affichent une croyance inébranlable en l’éther : « this null result may as easily be read as proving the existence of the Æther. Nothing is there, yet light travels. The absence of a light-bearing medium is the emptiness of what my religion calls akasa, which is the ground or basis of all that we imagine ‘exists.’ » [« ce résultat nul peut aussi bien être interprété comme une preuve de l’existence de l’Éther. Il n’y a rien, et pourtant la lumière voyage. L’absence de milieu porteur de lumière est le vide de ce que ma religion appelle akasa, qui est le fondement ou la base de tout ce que nous imaginons ‘exister’ »] (AtD, p. 63). Pynchon bouddhiste ? Cet espace de potentialité pure semble bien se confondre dans le roman avec la mystérieuse Shambala…
En tout cas, la centralité de la lumière dans la structuration de l’univers semble prouvée parallèlement par les équations mathématiques les plus modernes, telles celles de Minkowski, qui fait quelques apparitions dans le livre (p. 458, notamment – rappelons que Minkowski  a posé les fondements mathématiques nécessaires à la théorie de la relativité). La lumière est en effet le seul élément constant dans l’univers ; sa vitesse reste la même, quelle que soit la direction du temps, quelque transformation que l’on fasse subir à la matière : « the one fact to remain invariant under any of these must always be light » (AtD, p. 438) – ce que les Manichéens tenaient déjà pour vrai.
Toutes ces spéculations rendent tentante l’idée de passer de la théorie à la pratique, d’inventer une machine fondée sur la lumière, sur l’utilisation du spath d’Islande, pour contrôler l’espace-temps. Des savants ont prédit que le mouvement d’un corps cristallin dans l’éther lumineux pouvait lui donner la capacité de double réfraction ; dès lors, l’inverse doit être vrai également, et un corps possédant la capacité de double réfraction est une cristallisation de l’éther lui-même, que l’on peut utiliser pour contrôler le pouvoir de la lumière : « in such a crystal, implicit, embodied there, is that high planetary velocity, that immoderately vast energy » [« dans un tel cristal, implicite, incarnée en lui, il y a cette grande vitesse planétaire, cette immense énergie sans mesure »] (AtD, p .566). Un groupe mystérieux construit une machine à partir de ces cristaux – et comme la plupart des inventions humaines, cette machine s’avère être une arme. La « Q-weapon », fondée sur les principes des quaternionistes, possède en son centre un cristal à vingt faces, sorte de dé de jeu de rôle parfait, qui délimite du bout de ses douze sommets une sphère de Riemann (AtD, p. 565).
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Ce solide imaginaire fonctionne comme un appareil photo ; en laissant la lumière passer à travers le cristal, on crée une espèce de laser suprême, déployant l’énergie même de l’éther lumineux par un jeu de passe-passe temporel. Pynchon insinue que cette arme est responsable de la fameuse explosion de Tunguska…  La « Q-Weapon » est l’équivalent pour les théories de l’éther de notre bombe atomique : une manière de libérer l’énergie de la matière en se servant de la lumière.
Lindsay Noseworth en vient à soupçonner que « la lumière pourrait être un déterminant secret de l’histoire » (« light might be a secret determinant of history », AtD, p. 431), un élément capital dans les batailles, une donnée infime que nos manuels d’histoire ne prennent pas en compte, mais qui est la cause véritable du déroulement de nos vies, et permettrait d’en comprendre l’unité.
Pynchon fonctionne comme cela, par amalgame : il réussit à tisser toute l’histoire de la science de la lumière en une unité harmonieuse, convoquant à la fois les théories mathématiques, physiques, ésotériques et métaphysiques ; il élève des coïncidences au rang de nécessités, et nous livre un monde plus beau, plus cohérent que celui dans lequel nous vivons.

L’heure tourne, je parlerai de la photographie et du cinéma, « the future of light » (AtD, p. 456), plus tard.
C'est ici: Against the Day - L'Oeil de Dieu.

PS: et merci à Claro d'avoir mis un lien vers ce blog!
 
 

Publié dans Lus

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g@rp 09/06/2007 21:04

Je me disais aussi...
Si tu les vois, bises à AW et JF !
Et à toi aussi, par la même occase ^_^

g@rp 09/06/2007 20:33

J'ai suivi la yellow brick road indiquée par ClaroZ : notes sur AtD impressionnantes !
Mais pourquoi faut-il que j'ai l'impression de te connaître ? En raison du lien vers l'association minuscule ?
Possible.
Probable.
Anyway, j'attends tes autres notes toward grace !

L'Ombre 09/06/2007 20:53

Eh eh! Non, on ne se connaît pas directement, mais j'étais l'ombre invisible du forum de HoL, sans compte mais avec deux espions, AW et JF - ou page98 et le_theope...La suite des notes ce soir, je suis en train de les écrire.Et je rajoute l'esc@rgot dans les liens - je l'avais oublié, celui-là!